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Conscience, matière et énergie

La conscience est un élément fondamental, l'élément fondamental de l'existence - c'est l'énergie, l'impulsion, le mouvement de conscience qui crée l'univers et tout ce qu'il contient: non seulement le macrocosme, mais aussi le microcosme ne sont rien d'autre que de la conscience en train de s'organiser. Par exemple, quand la conscience dans son mouvement ou plutôt dans une certaine intensité de mouvement s'oublie dans l'action, elle devient une énergie apparemment "inconsciente"; quand elle s'oublie dans la forme, elle devient l'électron, l'atome, l'objet matériel. En réalité, c'est toujours la conscience qui est à l’œuvre dans l'énergie et détermine la forme et l'évolution de la forme. Quand elle veut se libérer de la Matière, lentement, par évolution, mais toujours dans la forme, elle émerge en vie, en animal, en homme, et elle peut continuer à évoluer en sortant plus encore de son involution et devenir quelque chose de plus qu'un homme. Si vous pouvez saisir cela, alors il ne devrait pas vous être très difficile de voir ensuite qu'elle peut se formuler subjectivement en conscience physique, vitale, mentale, psychique; toutes sont présentes en l'homme, mais comme elles sont toutes mélangées dans la conscience extérieure et que leur état véritable reste à l'arrière-plan dans l'être intérieur, on ne peut devenir pleinement conscient de leur présence qu'en élargissant la limitation imposée à l'origine par la conscience, qui nous fait vivre dans notre être extérieur, en s'éveillant et en se centrant au-dedans sur l'être intérieur. Comme la conscience en nous, lorsqu'elle se concentre ou se place principalement à l'extérieur, doit renvoyer tout cela à l'arrière-plan, derrière un mur ou un voile, elle doit détruire le mur ou le voile et revenir se concentrer dans ces parties intérieures de l'existence - c'est ce que nous appelons vivre au-dedans; alors notre être extérieur nous paraît petit et superficiel, nous sommes, ou pouvons devenir conscients du royaume intérieur, vaste, riche, inépuisable. En même temps, la conscience en nous a placé un couvercle, un écran - appelez cela comme vous voulez - entre les plans inférieurs du mental, de la vie, du corps soutenus par le psychique, et les plans supérieurs qui contiennent les royaumes spirituels où le moi est toujours libre et sans limite, et elle peut briser ou ouvrir le couvercle, l'écran, monter dans ces plans supérieurs et devenir le Moi libre, vaste et lumineux, ou faire descendre l'influence, le reflet et finalement même la présence et le pouvoir de la conscience supérieure dans la nature inférieure.
    C'est donc cela la conscience: elle n'est pas composée de parties, elle est le fondement de l'être et donne elle-même une forme à toutes les parties qu'elle choisit de manifester, en les élaborant depuis le haut vers le bas dans une descente progressive depuis les niveaux spirituels vers l'involution dans la Matière, ou en leur donnant une forme au premier plan, dans un mouvement ascendant, par ce que nous appelons l'évolution. Si elle choisit de travailler en vous à travers le sentiment de l'ego, vous pensez que c'est le "je" clairement délimité qui fait tout; si elle commence à se libérer de ce fonctionnement limité, vous commencez à étendre votre sentiment du "je" jusqu'à ce qu'il éclate pour devenir infini et n'existe plus, ou vous vous en dépouillez et vous vous épanouissez pour devenir une immensité spirituelle. Évidemment, ce n'est pas là ce que la pensée matérialiste moderne appelle conscience, parce que cette pensée est assujettie à la science et ne voit la conscience que comme un phénomène qui émerge de la Matière inconsciente et qui consiste en certaines réactions de l'organisme aux objets extérieurs. Mais cela, c'est un phénomène de conscience, ce n'est pas la conscience elle-même, ce n'est même qu'une très petite partie de tous les phénomènes possibles de conscience, et cela ne peut donner aucune indication sur la Conscience, cette Réalité qui est l'essence même de l'existence. 

Sri Aurobindo 

Lettres sur le yoga.

La septuple Ignorance



   « Nous ignorons l’Absolu qui est la source de tout être et de tout devenir ; nous prenons des faits partiels de l’être et des rapports temporels du devenir pour la vérité totale de l’existence – c’est là notre ignorance première, originelle.
Nous ignorons le moi inspatial, intemporel, immobile et immuable ; nous prenons la mobilité et le changement constants du devenir cosmique dans le Temps et l’Espace pour la vérité totale de l’existence – c’est là notre deuxième ignorance, l’ignorance cosmique.
Nous ignorons notre moi universel, l’existence cosmique, la conscience cosmique, notre infinie unité avec tout être et tout devenir ; nous prenons notre mental, notre vital, notre corps, égoïste et limités, pour notre vrai moi, et nous considérons tout le reste comme non-soi – c’est notre troisième ignorance, celle qui est de la nature de l’ego.
 Nous ignorons notre éternel devenir dans le Temps ; nous prenons cette vie insignifiante dans un court laps de temps, une dérisoire bande d’espace, pour notre commencement, notre milieu et notre fin – c’est là notre quatrième ignorance, la temporelle.
Et même dans ce bref devenir temporel, nous ignorons l’ampleur et la complexité de notre être, tout ce qui en nous est supraconscient, subconscient, intraconscient, circumconscient  par rapport à notre devenir apparent ; nous prenons ce devenir superficiel, avec son maigre assortiment d’expérience ouvertement mentalisées pour la totalité de notre existence – c’est là notre cinquième ignorance, la psychologique.
Nous ignorons la vraie constitution de notre devenir, nous prenons le mental ou la vie ou le corps, ou deux d’entre eux, ou les trois à la fois pour le vrai principe de notre être ou pour l’explication de tout ce que nous sommes et nous perdons de vue ce qui les constitue et les détermine par sa présence occulte, et qui doit par son émergence déterminer souverainement leurs opérations – c’est notre sixième ignorance, la constitutionnelle.
Comme conséquence de toutes ces ignorances, nous passions à côté de la vraie jouissance de notre vie dans le monde ; nous sommes ignorants dans notre pensée, notre volonté, nos sensations et nos actions, nous donnons chaque fois des réponses fausses ou imparfaites aux questions que nous pose le monde, nous errons dans un labyrinthe d’erreurs et de désirs, d’efforts et d’échecs, de douleurs et de plaisirs, de péchés et de chutes, nous suivons un chemin tortueux, tâtonnant aveuglément pour saisir un but changeant – c’est là notre septième ignorance, l’ignorance pratique.
La conception que nous avons de l’Ignorance déterminera nécessairement celle que nous aurons de la Connaissance et déterminera par suite le but de l’effort humain et l’objectif de l’effort cosmique – puisque notre vie est l’Ignorance qui à la fois nie la Connaissance et la recherche. La connaissance intégrale signifiera donc l’abolition de la septuple Ignorance grâce à la découverte de ce qui lui échappe et qu’elle ignore, une septuple révélation-de-soi dans notre conscience ».                         

Shri Aurobindo    

La Vie divine, III, p. 35-36.