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Dans le cœur mystique de la Vie





Il fut le premier des hommes nés dans le temps à avoir cette connaissance. 
Admis à travers le rideau d'un mental brillant 
Qui est suspendu entre nos pensées et la vision absolue, 
Il trouva la caverne occulte, la porte mystique 
Près du puits de vision dans l'âme,
Et il entra là où les Ailes de Gloire couvent
Dans l'espace silencieux où tout est à jamais connu. 
Indifférent au doute tout comme à la croyance, 
Avide du seul choc du réel nu,
Il trancha la corde mentale qui attache le cœur de la terre 
Et rejeta le joug de la loi de la Matière.
Les règles du corps ne liaient plus les pouvoirs de l'esprit 
Quand la vie eut cessé de battre, la mort ne fit pas irruption
Il osa vivre quand le souffle et la pensée s'arrêtèrent. 
Ainsi put-il pénétrer dans ce lieu magique
Que peu d'êtres entrevoient tout juste d'un coup d'œil hâtif
Soustrait l'espace d'un moment aux travaux ardus du mental
Et à la pauvreté de la vision terrestre de la Nature.
Tout ce que les Dieux ont appris est là spontanément connu.
Là, dans une chambre cachée, fermée et muette, 
Sont gardées les archives du scribe cosmique, 
Et là sont les Tables de la Loi sacrée,
Là du Livre de l'Etre la page répertoire
Le texte et le glossaire de la Vérité Védique 
Sont là ; les rythmes et les mètres des étoiles 
Révélateurs des mouvements de notre destin
Les pouvoirs symboliques du nombre et de la forme 
Et le code secret de l'histoire du monde 
Et la correspondance de la Nature avec l' âme
Sont inscrits dans le cœur mystique de la Vie.

Sri Aurobindo, SAVITRI, Chant Cinq, Livre Un
Le Yoga du Roi:
Le Yoga de la Liberté et de la Grandeur de l'Esprit

Yoga et psychanalyse freudienne



                                             
Votre pratique de la psychanalyse était une erreur ; pour le moment du moins, cela a rendu le travail de purification moins facile, plus compliqué. La psychanalyse de Freud est la dernière chose que l'on devrait associer au yoga. Elle se saisit d'une certaine partie de la nature, la plus sombre, la plus périlleuse, la plus malsaine, telles les couches subconscientes du vital inférieur, isole quelques-uns de ses phéno­mènes les plus morbides et leur attribue une action hors de toute proportion avec leur vrai rôle dans la nature. La psychologie moderne est une science dans l'enfance, à la fois imprudente, maladroite et grossière. Comme toutes les sciences primitives, c'est un débordement du mental humain et de son habitude universelle de s'emparer d'une vérité partielle ou locale et de la généraliser indûment en voulant expliquer toute l'étendue de la Nature par ses termes étroits. En outre, l'exagération de l'importance des complexes sexuels réprimés est une dangereuse fausseté qui peut avoir une influence néfaste et contribuer à rendre le mental et le vital, non pas moins mais plus foncièrement impurs qu'auparavant.
Il est vrai que le subliminal est la partie la plus impor­tante de la nature humaine et qu'il contient le secret des dynamismes invisibles qui expliquent nos activités de sur­face. Mais le subconscient vital inférieur, et c'est tout ce que la psychanalyse de Freud semble connaître (et encore n'en connaît-elle que quelques coins mal éclairés), n'est rien de plus qu'une portion restreinte et très inférieure de l'en­semble subliminal. Le moi subliminal se tient en arrière et soutient tout l'homme superficiel ; il contient un mental plus large et plus efficace derrière le mental de surface, un vital plus vaste et plus puissant derrière le vital de surface, une conscience physique plus subtile et plus libre derrière l'exis­tence corporelle de surface. Et au-dessus d'eux, il s'ouvre à des régions supraconscientes supérieures, de même qu'au-dessous il s'ouvre à des régions subconscientes inférieures. Si l'on veut purifier et transformer la nature, c'est au pouvoir de ces régions supérieures qu'il faut s'ouvrir et s'élever, et, par elles, changer à la fois l'être subliminal et celui de surface. Même cela doit être fait avec soin, ni prématuré­ment ni imprudemment, en suivant une direction supérieure et en gardant toujours l'attitude vraie, sinon la force attirée peut être trop forte pour l'obscure et faible charpente de notre nature. Mais commencer par ouvrir le subconscient inférieur et risquer ainsi de soulever tout ce qui est mal­propre et obscur en lui, c'est s'écarter de son chemin et inviter les ennuis. D'abord on doit rendre le mental supé­rieur et le vital forts, solides et pleins de la lumière et de la paix d'en haut ; après cela, on peut ouvrir le subconscient et même y plonger avec plus de sécurité et quelque chance de changement rapide et heureux.
     Le système de vouloir se débarrasser des choses par anoubhava est également dangereux ; car sur cette voie, on peut facilement s'enliser davantage au lieu d'arriver à la liberté. Cette méthode repose sur deux mobiles psycholo­giques bien connus. L'un, le mobile d'épuisement volon­taire, n'est valable que dans quelques cas, spécialement quand certaines tendances naturelles ont une emprise ou une poussée trop fortes pour que l'on puisse s'en débarrasser par vitchâra ou par le procédé du rejet en mettant le vrai mouvement à la place. Quand la poussée est excessive, le sâdhak est parfois même obligé de retourner à l'action ordi­naire de la vie ordinaire et d'en avoir la vraie expérience avec une mentalité et une volonté nouvelles derrière ; puis il revient à la vie spirituelle une fois que l'obstacle est éliminé, ou en tout cas sur le point de l'être. Mais cette méthode de laisser-aller intentionnel est toujours dangereuse, bien que parfois inévitable. Elle ne réussit que quand l'être possède une très forte volonté de réalisation ; car alors, l'assouvisse­ment des désirs amène un grand mécontentement, une forte réaction, le vaïragya, et la volonté de perfectionnement peut alors passer dans la partie récalcitrante de la nature.
     L'autre mobile de l'anoubhava s'applique d'une façon plus générale -, en effet, pour rejeter quoi que ce soit de l'être, il faut d'abord devenir conscient de la chose à rejeter, avoir une claire expérience intérieure de son action et dé­couvrir sa place réelle dans le fonctionnement de la nature. Alors on peut agir sur elle pour l'éliminer si c'est un mou­vement entièrement mauvais, ou la transformer si c'est seulement la dégradation d'un mouvement supérieur et vrai. C'est cela, ou quelque chose d'approchant, que l'on a essayé grossièrement et abusivement avec une connaissance rudi­mentaire et insuffisante, dans le système de la psychanalyse. Soulever les mouvements inférieurs jusque dans la pleine lumière de la conscience afin de les connaître et de les manipuler est un procédé inévitable ; car un changement complet ne peut pas se faire sans cela. Mais ce procédé ne peut vraiment réussir que si une lumière et une force supérieures interviennent suffisamment pour surmonter, plus ou moins vite, la force de la tendance offerte à la transformation. Bien des gens, sous prétexte d'anoubhava, non seulement soulèvent le mouvement adverse, mais le soutiennent de leur consentement au lieu de le rejeter, trouvent des justifications pour le prolonger ou le répéter et ainsi jouent avec lui, se plaisent à son retour et l'éternisent ensuite, quand ils veulent s'en débarrasser, il a une telle emprise sur eux qu'ils se découvrent impuissants entre ses griffes et ne peuvent être libérés que par un terrible conflit ou une intervention de la Grâce divine.
    Certains le font par déformation ou perversité vitales, d'autres par simple ignorance ; mais dans le yoga, de même que dans la vie, la Nature n'accepte pas l'ignorance comme une excuse justificative. Ce danger est là chaque fois que l'on manipule maladroitement les parties ignorantes de la nature ; mais aucune partie n'est plus ignorante, plus péril­leuse, plus déraisonnable, plus obstinée dans ses répétitions que le subconscient vital inférieur et ses mouvements. Le soulever prématurément ou sans la connaissance du procé­dé, pour en faire l'anoubhava, c'est risquer d'inonder aussi de ce flot sombre et sale les parties conscientes de notre être, et ainsi d'empoisonner toute la nature vitale et même toute la nature mentale. Par conséquent, on doit toujours com­mencer par une expérience positive, et non par une expé­rience négative, et faire descendre d'abord quelque premier reflet de la nature divine, de la tranquillité, de la lumière, de l'équanimité, de la pureté et de la solidité divines dans les parties de l'être conscient qui doivent être changées ; c'est seulement quand ceci a été fait suffisamment et qu'il y a une base positive solide, que l'on peut avec sécurité soulever les éléments adverses cachés dans le subconscient afin de les détruire ou de les éliminer par la puissance de la tranquillité, de la lumière, de la force et de la connaissance divines. Même ainsi, il y aura toujours assez d'éléments inférieurs qui se lèveront d'eux-mêmes pour vous procurer autant d'anoubhava qu'il vous en faut afin de vous débarrasser des obstacles ; mais dans ce cas, on peut les manipuler avec beaucoup moins de danger et sous une direction interne supérieure.

          
Je trouve difficile de prendre ces psychanalystes au sérieux quand ils essayent de sonder l'expérience spirituelle à la lueur clignotante de leurs lampes de poche ; et pourtant, on le devrait peut-être, car le demi-savoir est une chose puissante qui peut être un grand obstacle à l'émergence de la vraie Vérité. Cette nouvelle psychologie me fait l'effet d'enfants qui apprendraient un alphabet sommaire et pas très adéquat, exultant quand ils additionnent l'ABC du subconscient et le mystérieux super-ego souterrain, et qui s'imaginent que leur premier livre de débutants obscurs, leur b-a ba, est le coeur même de la vraie connaissance. Ils regardent de bas en haut et expliquent les lumières supérieures par les obscurités infé­rieures ; mais le fondement des choses est en haut, non en bas, oupari boudhna éshâm. C'est le Supraconscient, et non le subconscient, qui est le vrai fondement des choses. Ce n'est pas en analysant les secrets de la boue où il pousse qu'on explique le lotus ; le secret du lotus est dans l'archétype divin du lotus, qui fleurit à jamais en haut dans la Lumière. En outre, le domaine que ces psychologues se sont choisi est pauvre, obscur et limité ; il faut connaître le tout avant de pouvoir connaître la partie, et ce qui est tout en haut avant de pouvoir comprendre vraiment ce qui est tout en bas. Telle est la promesse de la psychologie future, et quand son heure sera venue, ces pauvres tâtonnements s'évanouiront, réduits à rien.
                                                


Sri Aurobindo         
LETTRES SUR LE YOGA VI