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Ce monde est changeant : des incertitudes et des dangers peuvent l’assaillir

 Il n’est pas nécessaire de répéter ni de corriger, sauf sur certains points, les considérations et les conclusions formulées dans ce livre quant aux moyens et aux méthodes ou aux directions divergentes ou successives que peut prendre la réalisation pratique de l’unité humaine. Cependant, par certains côtés, des possibilités ont surgi qui appellent certaines modifications dans les conclusions de ces chapitres. Par exemple, nous avions conclu que la conquête et l’unification du monde par un unique peuple ou empire dominateur, étaient peu probables. Ceci n’est plus tellement certain ; nous avons dû tout récemment reconnaître la possibilité d’une éventualité de ce genre en certaines circonstances. Une Puissance majeure pourrait grouper autour d’elle de vigoureux alliés qui, tout en lui étant subordonnés, auraient des forces et des ressources considérables, et les jeter dans une lutte mondiale contre d’autres Puissances et d’autres peuples. Cette possibilité serait encore accrue si la Puissance majeure réussissait à obtenir, fût-ce momentanément, le monopole d’une supériorité écrasante dans la possession de ces formidables engins d’agression militaire que la science est en train de découvrir et d’utiliser d’une façon très efficace. La terreur de la destruction, et même de l’extermination massive, provoquée par ces sinistres découvertes, pourrait déterminer les gouvernements et les peuples à bannir et interdire l’usage militaire de ces inventions ; mais tant que la nature humaine n’aura pas changé, cette interdiction restera incertaine et précaire, et une ambition sans scrupules peut même y trouver une chance de dissimulation et de surprise, et profiter d’un moment décisif qui, croit-elle, pourrait lui donner la victoire, acceptant de courir ce risque effrayant. On peut arguer que l’histoire de la dernière guerre (1) contredit cette possibilité, car en des conditions qui s’approchaient de cette combinaison de circonstances sans les réunir tout à fait, les Puissances agressives ont échoué dans leur entreprise et subi les conséquences désastreuses d’une terrible défaite. Mais après tout, elles sont arrivées à deux doigts du succès pendant un temps, et le monde n’aurait peut-être pas la même bonne fortune dans une autre aventure organisée et conduite avec plus de sagacité. En tout cas, ceux qui ont la responsabilité du bien-être de l’espèce et le pouvoir de prévenir le danger, doivent noter la possibilité et prendre les précautions voulues. L’une des perspectives suggérées à l’époque où ce livre fut écrit, était la formation de blocs continentaux — une Europe unifiée, une sorte de consortium des peuples du continent américain sous la direction des États-Unis, et peut-être même, avec le réveil de l’Asie et son élan d’indépendance vis-à-vis des peuples européens, un rapprochement des nations asiatiques au sein d’une combinaison défensive —, et nous avions indiqué que cette éventualité de vastes combinaisons continentales pourrait même être une étape dans la formation finale de l’union mondiale. Cette possibilité a commencé à prendre corps, jusqu’à un certain point, avec une célérité que l’on ne pouvait pas alors prévoir. Dans les deux Amériques, elle a effectivement pris une forme pratique et prédominante, mais non totale. L’idée des États-Unis d’Europe a effectivement pris corps aussi et elle est en train de s’assurer une existence formelle, mais elle n’a pas encore pu réaliser complètement ni pleinement ses possibilités en raison de l’antagonisme idéologique qui coupe l’Europe occidentale de la Russie et de ses satellites derrière leur rideau de fer. Cette séparation est allée si loin qu’il est difficile d’envisager sa disparition à un moment prévisible de l’avenir. En d’autres circonstances, la formation de pareilles combinaisons aurait pu susciter la crainte de formidables conflits continentaux, telle la collision entre une Asie renaissante et l’Europe, que l’on avait pendant un temps imaginée possible. Cette dangereuse possibilité a été écartée du jour où l’Europe et l’Amérique ont accepté le réveil asiatique et la libération finale et totale des peuples d’Orient, et du jour aussi où le Japon s’est écroulé, qui à un moment faisait figure de libérateur, et en fait se présentait au monde en libérateur et en conducteur de l’Asie libre contre la domination de l’Occident. Ici encore, comme ailleurs, le vrai danger apparaît plutôt comme un choc entre deux idéologies opposées : la Russie et la Chine rouge d’un côté, qui essayent d’imposer l’extrémisme communiste par des moyens en partie militaires et en partie violemment politiques à une Asie et une Europe récalcitrantes, ou du moins non complètement consentantes bien que contaminées ; et de l’autre, une combinaison de peuples, en partie capitalistes, en partie socialistes modérés, qui s’accrochent encore avec quelque attachement à l’idée de liberté — la liberté de pensée et les derniers vestiges d’une libre vie individuelle. En Amérique, surtout chez les peuples latins, il semble qu’il y ait une poussée assez intolérante en faveur d’une américanisation complète du continent entier, y compris les îles adjacentes, une sorte d’extension de la doctrine de Monroe qui pourrait produire certaines frictions avec les Puissances européennes encore dotées de possessions dans le Nord du continent. Mais cela en soi engendrerait seulement des difficultés et des désaccords mineurs, non la possibilité d’une grave confrontation, peut-être un cas d’arbitrage ou de règlement par l’ONU, sans autres conséquences plus sérieuses. En Asie, l’émergence de la Chine communiste a créé une situation plus périlleuse qui barre brutalement la route à toute possibilité d’unité continentale entre les peuples de cette partie du monde. Il s’est créé là un gigantesque bloc qui pourrait facilement englober toute l’Asie septentrionale dans une combinaison de deux Puissances communistes énormes, la Russie et la Chine, et étendre sa menace d’absorption sur l’Asie du Sud-Ouest et le Tibet (2), et être poussé à déferler partout jusqu’aux frontières de l’Inde entière, menaçant la sécurité de ce pays ainsi que celle de l’Asie occidentale et faisant peser sur eux la possibilité d’une invasion par infiltration, ou même d’une submersion par une écrasante force militaire et d’un asservissement à une idéologie non désirée, à des institutions politiques et sociales non désirées et à la domination d’une masse communiste militante dont la marée pourrait fort bien se révéler irrésistible. En tout cas, le continent serait divisé en deux blocs énormes qui  entreraient peut-être en opposition mutuelle active et soulèveraient la possibilité d’un conflit mondial formidable auprès duquel toutes nos expériences antérieures seraient comme des jeux de nains. La formation d’une union mondiale pourrait s’en trouver indéfiniment retardée, même sans ouverture réelle des hostilités, car l’incompatibilité des intérêts et des idéologies à une échelle si vaste rendrait pour ainsi dire irréalisable leur inclusion dans un corps unique. La possibilité d’une formation de trois ou quatre unions continentales, qui pourraient ensuite se fondre en une seule unité, serait alors très éloignée et, sauf après une commotion formidable, à peine faisable.

Il fut un temps où l’on pouvait envisager l’ultime possibilité d’une extension du socialisme à toutes les nations ; une unité internationale aurait pu alors se créer sous l’influence des tendances innées du socialisme qui cherchent naturellement à surmonter la force divisionniste de l’idée de nation et son séparatisme, son goût de la concurrence et de la rivalité aboutissant souvent à une lutte ouverte ; tel aurait pu sembler le chemin naturel de l’union mondiale, et telle aurait pu devenir en fait sa route ultime. Mais en premier lieu, mis à certaines épreuves, le socialisme ne s’est révélé d’aucune façon à l’abri de la contagion de l’esprit national de division ; sa tendance internationaliste ne survivrait peut-être pas à son arrivée au pouvoir dans les États nationaux séparés, car il se trouverait immédiatement l’héritier des nécessités et des intérêts nationaux en concurrence : le vieil esprit pourrait fort bien survivre dans le nouveau corps socialiste. En second lieu, il n’est peut-être pas inévitable, ou pas avant longtemps, que la marée montante du socialisme s’étende à tous les peuples de la terre ; d’autres forces peuvent surgir et contester ce qui semblait à un moment (et semble peut-être encore) l’issue la plus probable des tendances mondiales présentes ; le conflit entre le communisme et le socialisme modéré qui respecte encore, bien que d’une façon restreinte, le principe de liberté — liberté de conscience, de pensée et de personnalité individuelle — pourrait, si cette différence se perpétuait, créer de sérieuses difficultés à la formation d’un État mondial. Il ne serait guère facile d’édifier une constitution, une loi d’État et une procédure harmonisatrices où il serait possible ou même concevable que l’individu n’ait pas la moindre parcelle de liberté véritable ou qu’il n’ait aucune existence prolongée, sauf comme une cellule dans le fonctionnement automatique et rigidement déterminé du corps de l’État collectiviste, ou comme un rouage de la machine. Non pas que le principe communiste aboutisse obligatoirement à de pareilles conséquences ni que son système conduise nécessairement à une civilisation de termites et à l’étouffement de l’individu ; au contraire, il pourrait très bien être, à la fois, un moyen d’accomplissement pour l’individu et d’harmonie parfaite pour l’être collectif. Les systèmes déjà édifiés et qui sont connus sous ce nom, ne sont pas réellement du communisme, mais les interprétations d’un socialisme d’État démesurément rigide. Et le socialisme lui-même pourrait fort bien aller de l’avant, s’éloigner du sillage marxiste et trouver des méthodes moins rigides ; un socialisme coopératif, par exemple, pourrait un jour s’instaurer sans rien de la rigueur bureaucratique d’une administration coercitive ou d’un État policier ; mais dans les circonstances présentes, la généralisation du socialisme dans le monde entier n’est guère prévisible, ni même une possibilité majeure, et, en dépit de certaines possibilités ou tendances créées par les récents événements d’Extrême-Orient, une division de la terre entre deux systèmes, capitaliste et socialiste, semble pour le moment une issue plus probable. En Amérique, l’attachement à l’individualisme et au système capitaliste de société reste total, de même qu’un fort antagonisme, non seulement contre le communisme mais même contre un socialisme modéré, et l’on ne voit guère la possibilité que leur intensité s’adoucisse. Le succès complet du communisme, l’infiltration des continents de l’Ancien Monde, que nous avons dû envisager comme une possibilité, est encore très improbable si nous regardons les circonstances actuelles et l’équilibre des Puissances opposées ; et même s’il se produisait, un accommodement serait encore  nécessaire, à moins que l’une des deux forces ne remporte une écrasante victoire définitive sur son adversaire. La réussite d’un accommodement de ce genre dépendrait de la création d’un organisme qui résoudrait tous les sujets de querelles possibles à mesure qu’ils surgissent, sans les laisser dégénérer en conflit ouvert ; or, cet organisme serait évidemment un successeur de la Société des Nations et de l’ONU et il agirait dans le même sens. De même que la Russie et l’Amérique, en dépit de leur constante opposition politique et idéologique, ont évité jusqu’à présent toute démarche qui aurait rendu trop difficile ou impossible la continuation de l’ONU, de même un troisième organisme serait protégé par la même nécessité ou la même utilité impérieuse de continuer son existence. Les mêmes forces œuvreraient dans le même sens et la création d’une union mondiale effective resterait encore possible ; finalement, on peut compter sur la masse du besoin général de l’espèce et sur son instinct de conservation pour rendre cette union inévitable.

Il n’est donc rien qui doive décourager notre prévision du succès ultime de cette grande entreprise, ni dans le cours des événements depuis la fondation de l’Organisation des Nations Unies, ni dans les suites du grand début de San Francisco où s’est fait le premier pas décisif vers la création d’un organisme mondial pouvant aboutir à l’établissement d’une unité mondiale véritable. Il y a des dangers et des difficultés ; on peut appréhender des conflits, même des conflits colossaux qui pourraient compromettre l’avenir, mais on ne peut pas envisager un échec total, à moins d’avoir le cœur de prédire l’échec de l’espèce. La thèse que nous avons entrepris d’établir reste inchangée, à savoir que la Nature pousse à des agglomérations de plus en plus larges, et finalement à l’établissement de la plus grande de toutes les agglomérations : l’union ultime des peuples du monde. C’est évidemment la voie qu’exige l’avenir du genre humain ; des conflits ou des perturbations, si immenses soient-ils, peuvent la retarder, de même qu’ils peuvent modifier considérablement les formes qu’elle promet de prendre maintenant, mais ils ne peuvent pas l’empêcher, car la destruction générale serait la seule autre destinée possible pour l’humanité. Pareille destruction, en dépit des possibilités catastrophiques qui viennent neutraliser les résultats bénéfiques assez indubitables et d’une portée quasi illimitée des découvertes et des inventions récentes de la science, semble tout aussi chimérique que l’attente prochaine d’une paix et d’une félicité définitives ou d’une société parfaite des peuples humains. À défaut d’autre chose, nous pouvons compter sur la poussée évolutive et, sinon sur un Pouvoir caché plus grand, du moins sur l’action et l’impulsion ou l’intention manifeste de l’Énergie Cosmique que nous appelons Nature, pour conduire l’humanité jusqu’au prochain pas nécessaire, au moins, qui est un pas de conservation, car la nécessité est là et elle est assez généralement reconnue ainsi que l’idée du but auquel elle doit conduire finalement, et l’organisme incarnant cette idée demande déjà à être créé. Sans dogmatiser ni donner la première place à notre opinion personnelle, nous avons indiqué dans ce livre les conditions, les possibilités et les formes que cette nouvelle création peut prendre et celles qui paraissent les plus désirables; un examen impartial des forces à l’œuvre et des résultats qui suivront probablement, était l’objet de cette étude. Le reste dépendra de la capacité intellectuelle et morale de l’humanité, si elle peut mener à bien ce qui, dès maintenant et de toute évidence, est la seule chose nécessaire.

Nous concluons donc que, dans les conditions du monde actuel et compte tenu de ses aspects même les plus négatifs et de ses possibilités les plus dangereuses, il n’est rien qui nous oblige à modifier nos vues sur la nécessité et l’inévitabilité d’une union mondiale ; la poussée de la Nature, la contrainte des circonstances, les besoins présents et futurs de l’humanité, la rendent inévitable. Les conclusions générales auxquelles nous sommes parvenus, demeurent, ainsi que nos considérations sur les modalités et les formes ou les alternatives possibles ou les tournures successives qu’elle peut prendre. Le résultat ultime doit être la formation d’un État mondial, et la forme la plus désirable serait une fédération de nations libres d’où tout asservissement, toute inégalité forcée et toute subordination d’une nation à une autre auraient disparu, où toutes les nations auraient un statut égal, bien que certaines puissent conserver une influence naturelle plus grande. Une confédération offrirait la liberté la plus large aux nations-membres de l’État mondial, mais elle risquerait de laisser trop de place à l’action des tendances séparatistes ou centrifuges ; une organisation fédérale serait donc préférable. Le reste sera déterminé par le cours des événements et par une entente générale, ou par la forme que suggéreront les idées et les nécessités de l’avenir. Une union mondiale de ce genre aurait les plus grandes chances d’avoir une longue survie ou de devenir permanente. Ce monde est changeant ; des incertitudes et des dangers peuvent l’assaillir ou le déranger pendant un temps, et la structure établie peut se trouver sujette à des tendances révolutionnaires tandis que des idées et des forces nouvelles peuvent surgir et influencer la mentalité générale de l’humanité, mais le pas essentiel aura été fait et l’avenir de l’espèce assuré ; ou, du moins, nous aurons dépassé l’ère présente où l’espèce est constamment menacée et perturbée par des difficultés et des besoins non résolus, des conditions précaires, d’immenses bouleversements, des conflits mondiaux énormes et sanguinaires, et la menace d’autres à venir. Dès lors, l’idéal de l’unité humaine ne sera plus un idéal irréalisé mais un fait accompli, et sa préservation aura été remise à la garde des peuples humains finalement unis. Sa destinée future sera entre les mains des dieux, et, si les dieux trouvent quelque utilité à la continuation de l’espèce, cette destinée peut leur être confiée sans crainte.

 Sri Aurobindo L’Idéal de l’unité humaine, Postface (3)

 

     1. De 1939.

2. Ces lignes ont été prophétiquement écrites près de dix mois avant l’invasion chinoise du Tibet (octobre 1950). (Note de l’éditeur)

3.    Cette postface a été écrite, ou plutôt dictée, au début de 1950, moins d’un an avant le départ de Sri Aurobindo. (Note de l’éditeur)

 

 







La perspective d’un ordre mondial sain et durable




Au moment où ce livre s’achevait, la première tentative de fondation d’un début hésitant d’ordre mondial nouveau — que les gouvernements et les peuples avaient commencé d’envisager comme une nécessité permanente s’il devait y avoir tant soit peu d’ordre dans le monde — était à l’étude et se débattait, mais n’avait pas encore reçu une forme concrète et pratique (1). Il devait pourtant se faire et, finalement, un début mémorable a eu lieu. Il a pris le nom et l’apparence de ce qui fut appelé la Société des Nations. Sa conception n’était pas heureuse, ni sa formation bien inspirée, et elle ne devait pas avoir une longévité considérable ni une carrière très réussie. Mais le seul fait que l’on ait organisé et lancé une telle entreprise et qu’elle ait continué son chemin pendant un temps sans s’effondrer aussitôt, est en soi un événement d’une importance capitale et marque le point de départ d’une ère nouvelle dans l’histoire du monde ; et surtout, même en cas d’échec, cette initiative ne pouvait pas rester sans suite et elle devait être reprise jusqu’à ce qu’une solution plus heureuse réussisse à sauvegarder l’avenir du genre humain, non seulement contre le désordre continuel et le péril de mort, mais contre des possibilités destructrices qui pourraient aisément préparer l’effondrement de la civilisation et, peut-être même, finalement, quelque chose que nous pourrions appeler le suicide de l’espèce humaine. La Société des Nations a donc disparu, mais elle a été remplacée par l’Organisation des Nations Unies, qui occupe maintenant le premier rang du monde et se débat pour obtenir quelque sorte de permanence solide et de succès dans une formidable entreprise dont dépend l’avenir du monde.

C’est là un événement capital, l’aboutissement crucial et décisif des tendances mondiales mises en branle par la Nature pour arriver à ses fins prédestinées. En dépit des insuffisances constantes de l’effort humain et des faux pas de la mentalité humaine, en dépit même des possibilités adverses qui peuvent contrarier ou retarder, pendant un temps le succès de cette grande aventure, c’est dans cet événement que se trouve la clef de ce qui doit être. Toutes les catastrophes qui ont accompagné le cours de ces événements et qui semblent se produire à dessein pour déjouer les intentions de la Nature, n’ont pas empêché (et même d’autres catastrophes n’empêcheront pas) l’heureuse émergence et le développement d’une entreprise qui est devenue nécessaire au progrès, et peut-être même à l’existence de l’espèce. Deux guerres formidables et dévastatrices ont balayé le globe et ont été accompagnées ou suivies par des révolutions aux conséquences incalculables qui ont modifié la carte politique de la terre et l’équilibre international — l’équilibre autrefois relativement stable des cinq continents —, et changé l’avenir tout entier. Une troisième guerre plus désastreuse encore guette à l’horizon, avec la perspective d’armes et autres moyens scientifiques de destruction d’une efficacité et d’une portée beaucoup plus vastes que tous ceux inventés jusqu’à ce jour, et dont l’usage généralisé pourrait faire crouler la civilisation avec fracas, et les effets aboutir à une sorte d’extermination à grande échelle. Cette constante appréhension pèse sur la pensée des nations, les pousse à de nouveaux préparatifs de guerre et, à défaut de conflit encore, crée une atmosphère d’antagonisme prolongé allant jusqu’à « la guerre froide », comme il est dit, même en temps de paix. Pourtant, les deux guerres passées n’ont pas empêché la formation d’un premier effort considérable, puis d’un deuxième, pour mettre en mouvement une tentative d’union et créer pratiquement un organisme concret, un instrument organisé à cet effet ; au contraire, elles ont plutôt causé et hâté cette création nouvelle. La Société des Nations est une conséquence directe de la première guerre ; l’ONU, de même, une conséquence du deuxième conflit mondial. Si la troisième guerre survient, que beaucoup, sinon la plupart, considèrent comme inévitable, il est probable qu’elle précipitera aussi inévitablement le pas suivant, et peut-être l’aboutissement final de cette grande entreprise mondiale. La Nature se sert de moyens apparemment opposés au but qu’elle poursuit, et dangereux pour lui, afin de faire mûrir ce but. De même que par la pratique de la science spirituelle ou art du yoga, nous soulevons des possibilités psychologiques qui sont présentes dans la nature et qui barrent la route à sa perfection et à sa réalisation spirituelles afin d’éliminer non seulement ces possibilités mais même celles qui sont endormies et qui pourraient peut-être s’éveiller plus tard pour détruire le travail accompli, de même la Nature agit-elle vis-à-vis des forces mondiales qui l’affrontent sur son chemin, non seulement en faisant appel à celles qui l’aideront, mais en provoquant aussi, pour en terminer avec elles, celles qu’elle sait être les obstacles normaux et même inévitables qui ne manqueront pas de se dresser pour entraver sa volonté secrète. On a souvent observé ce processus dans l’histoire de l’humanité ; on en voit aujourd’hui une illustration d’une puissance énorme, proportionnée à l’ampleur de ce qui doit être accompli. Mais toujours, il se révèle que ces résistances ont aidé par leur résistance, beaucoup plus qu’elles n’ont entravé les intentions de la grande Créatrice et de Celui qui la meut.

Nous pouvons donc regarder avec un optimisme légitime ce qui a été accompli jusqu’à présent et la perspective d’autres accomplissements à venir. Cet optimisme ne doit pas nous aveugler sur les aspects indésirables, les tendances périlleuses et les graves possibilités d’interruption du travail ni même de désordre dans le monde humain, qui pourraient ruiner l’œuvre déjà accomplie. Si l’on regarde les conditions pratiques actuelles, on peut même admettre que la plupart des hommes d’aujourd’hui considèrent avec mécontentement les défauts de l’Organisation des Nations Unies, ses erreurs et les mauvaises volontés qui compromettent son existence ; beaucoup éprouvent un pessimisme croissant et mettent en doute la possibilité d’un succès final. Ce pessimisme, il n’est ni nécessaire ni sage de le partager ; pareille attitude psychologique tend à créer ou à rendre possibles les résultats qu’elle prédit, et qui ne sont pas du tout inéluctables. Mais par ailleurs, nous ne devons pas méconnaître le danger. Les chefs de nation qui ont la volonté de réussir et que la postérité tiendra pour responsables de tout échec évitable, doivent être sur leurs gardes contre une politique imprudente ou des erreurs fatales ; les imperfections de l’ONU et de sa constitution doivent être corrigées rapidement ou éliminées lentement et prudemment ; si des oppositions obstinées empêchent les changements nécessaires, il faut les surmonter ou les circonvenir de quelque façon, mais sans briser l’institution ; le perfectionnement de l’institution, même s’il n’est ni facile ni rapide, doit en dépit de tout être entrepris, il faut à tout prix éviter de décevoir l’espoir du monde. Pour l’humanité, il n’est pas d’autre chemin que celui-ci, à moins, certes, que le Pouvoir qui la guide ne lui ouvre une voie plus large par un renversement ou un changement libérateur dans la volonté et dans la nature humaines, ou par un soudain progrès évolutif, un bond difficilement prévisible, saltus, qui apportera une autre solution plus grande à notre destinée humaine.

La conception et la construction premières de ce début d’union mondiale qui a pris la forme de la Société des Nations, recelaient des erreurs de structure, telle l’insistance sur l’unanimité qui tendait à stériliser, limiter ou entraver l’action pratique et l’efficacité de la Société, mais le défaut principal était inhérent à la conception même et à la construction générale de l’organisme, et ce défaut lui-même résultait naturellement et directement de la condition du monde à cette époque. En fait, la Société des Nations était une oligarchie de grandes Puissances, chacune traînant derrière elle une troupe de petits États et se servant du corps général pour favoriser dans toute la mesure du possible sa propre politique beaucoup plus que l’intérêt général et le bien du monde dans son ensemble. Cette caractéristique apparaissait surtout dans le domaine politique où les manœuvres et les discordes, les accommodements et les compromis, inévitables en l’état des choses, ne contribuèrent guère à rendre bienfaisante ni efficace l’action de la Société comme elle se l’était proposé ou l’avait résolu. L’absence de l’Amérique et la position de la Russie avaient naturellement et presque inévitablement contribué à l’insuccès final de cette première entreprise. La constitution de l’ONU a tenté de remédier à ces erreurs, du moins en principe ; mais la tentative n’allait pas suffisamment en profondeur et elle n’a pas tout à fait réussi. Un fort élément d’oligarchie a survécu avec la place prépondérante réservée aux cinq grandes Puissances dans le Conseil de Sécurité et il s’est confirmé par le système du veto ; c’étaient des concessions au sens réaliste, à la nécessité de reconnaître l’état de fait et les résultats de la deuxième grande guerre, et peut-être ne pouvaient-elles pas être évitées, mais elles ont plus fait pour créer la discorde, entraver l’action et diminuer le succès de la nouvelle institution, que tout le reste de sa formation ou que le mode d’action qui lui était imposé par la situation mondiale ou que les difficultés d’un travail combiné, inhérentes à sa structure même. Un effort prématuré ou trop radical pour se débarrasser de ces défauts, pourrait faire crouler tout l’édifice ; mais les laisser sans changement prolonge le malaise, nuit à l’harmonie et au bon fonctionnement, sème le discrédit et l’impression d’une action limitée et avortée, suscite un sentiment général de futilité et le regard de doute que le monde dans son ensemble a commencé de jeter sur cette grande et nécessaire institution qui fut fondée avec des espoirs si hauts et sans laquelle les conditions du monde seraient infiniment pires et plus dangereuses, peut-être même irrémédiables. Une troisième tentative pour substituer à la présente institution un corps différemment constitué, ne serait possible que si celle-ci s’écroulait après une nouvelle catastrophe; si la menace de certains présages ambigus se concrétisait, un nouveau corps pourrait prendre naissance, et peut-être même, cette fois, avec plus de succès étant donné la détermination plus forte et plus générale de ne pas permettre à pareille calamité de se reproduire, mais ce serait après un troisième conflit catastrophique qui pourrait ébranler les fondements de la structure internationale, déjà si précaire et malaisée après deux bouleversements. Cependant, même si cette éventualité se produisait, l’intention qui préside à la marche de la Nature surmonterait probablement les obstacles que celle-ci a elle-même soulevés et les éliminerait peut-être une fois pour toutes. Mais pour cela, il sera nécessaire d’édifier, du moins ultimement, un État mondial véritable, sans exclusions, fondé sur un principe d’égalité exempt de considérations de taille et de puissance. Celles-ci pourraient être autorisées à exercer l’influence qui leur est naturelle dans une harmonie bien organisée des peuples du monde protégés par la loi d’un nouvel ordre international. Une justice sûre, une égalité fondamentale et un accommodement des droits et des intérêts, telles doivent être la loi de cet État mondial et la base de tout son édifice.

En ce deuxième stade du progrès vers l’unité, le vrai danger ne vient pas de failles, même sérieuses, dans la structure de l’Assemblée des Nations Unies, mais de la division des peuples en deux camps qui tendent à se considérer comme des adversaires naturels et sont prêts à tout moment à devenir des ennemis irréconciliables et à déclarer leur coexistence même impossible.

La raison en est que le prétendu communisme de la Russie bolchevique n’est pas né d’une rapide évolution mais d’une révolution d’une longueur et d’une férocité sans précédent, sanguinaire à l’extrême, et qu’il a créé un système d’État autocratique et intolérant fondé sur une guerre des classes où toutes les classes, sauf le prolétariat, ont été écrasées, « liquidées » ; sur une « dictature du prolétariat », ou plutôt d’un parti restreint mais tout-puissant agissant au nom du prolétariat, un État policier ; sur une lutte à mort contre le monde extérieur ; et la férocité de cette lutte a engendré dans la pensée des organisateurs de l’État nouveau, l’idée fixe, non seulement de la nécessité de survivre mais de continuer la lutte afin d’étendre la domination de l’État jusqu’à ce que l’ordre nouveau ait détruit l’ancien ou l’ait évincé de la plus grande partie de la terre, sinon de la terre entière, et d’imposer un nouvel évangile politique et social, ou en tout cas de le faire accepter par tous les peuples du monde. Mais cet état de choses peut changer, perdre de son acrimonie et de son importance, comme cela s’est déjà produit dans une certaine mesure avec le retour à la sécurité et l’apaisement de la férocité, de l’amertume et de l’exaspération premières du conflit ; les éléments les plus intolérants et les plus oppressifs de l’ordre nouveau pourraient se modérer et le sentiment d’incompatibilité ou d’inaptitude à vivre ensemble ou côte à côte disparaîtrait alors, laissant espérer un modus vivendi plus stable (2). Si le malaise, le sentiment de la lutte inévitable, de la difficulté d’une tolérance mutuelle et d’un accommodement économique persistent encore, ce n’est pas tant parce que la coexistence des deux idéologies est impossible, que parce que l’idée de se servir du conflit idéologique comme moyen de domination mondiale s’est emparée des esprits et entretient les nations dans un état d’appréhension mutuelle et de préparatifs de défense armée ou d’attaque. Si cet élément est éliminé, il n’est pas du tout impossible d’envisager un monde où ces deux idéologies pourraient vivre ensemble, avoir des échanges économiques et se rapprocher davantage, car le monde s’achemine de plus en plus vers une extension du principe du contrôle d’État sur la vie de la communauté, et il se pourrait fort bien qu’un agglomérat d’États socialistes d’un côté, et, de l’autre, un groupe d’États coordonnant et dirigeant un capitalisme mitigé, existent côte à côte et développent entre eux des relations amicales. Un État mondial où ces deux groupes conserveraient leurs institutions particulières et siégeraient dans une assemblée commune, pourrait même se créer et une union mondiale unique ne serait pas impossible sur cette base. Cette éventualité est en fait l’aboutissement final que présuppose la fondation de l’ONU; car l’organisation actuelle ne peut pas être définitive, ce n’est qu’un commencement imparfait, utile et nécessaire comme un premier noyau de cette institution plus large où tous les peuples de la terre pourront se rencontrer au sein d’une unique unité internationale. La création d’un État mondial est le seul aboutissement logique, ultime et inévitable dans un mouvement de ce genre.

Dans les circonstances présentes, cette vision de l’avenir peut être jugée d’un optimisme trop facile ; mais il est tout à fait possible que les événements prennent cette tournure plutôt que la tournure plus désastreuse prévue par les pessimistes, car il n’est pas du tout besoin qu’une nouvelle guerre entraîne le cataclysme et l’écroulement de la civilisation que l’on a souvent prédit. Le genre humain a l’habitude de survivre aux pires catastrophes engendrées par ses propres erreurs ou par les chocs violents de la Nature ; et il doit en être ainsi si son existence a quelque sens, si sa longue histoire et sa survie ne sont pas les accidents d’un Hasard qui s’organise fortuitement, comme le voudrait la conception purement matérialiste de la nature du monde. Si l’homme est destiné à survivre et à continuer l’évolution dont il est le protagoniste maintenant, conduisant, jusqu’à un certain point, sa marche d’une façon semi-consciente, il faut qu’il sorte du chaos actuel de sa vie internationale et arrive à un commencement d’action unifiée et organisée ; il faut qu’il parvienne finalement à une sorte d’État mondial unitaire ou fédéral, ou à une confédération, ou à une coalition ; tous les expédients plus vagues ou plus restreints ne serviront de rien. Dès lors, la thèse générale présentée dans ce livre se trouvera justifiée et nous pouvons prévoir avec une certaine assurance la ligne de progrès principale que le cours des événements suivra probablement ou, du moins, la direction principale de l’histoire future des peuples humains.

La question posée maintenant à l’humanité par la Nature évolutive est de savoir si le système international actuel (si l’on peut appeler système cette sorte d’ordre provisoire maintenu par de constants changements évolutifs ou révolutionnaires) ne peut pas être remplacé par un dispositif stable, voulu et concerté — un vrai système — et finalement par une unité véritable servant les intérêts communs des peuples de la terre. Le premier essai de cosmos qu’ait réussi le génie humain, était un tourbillon et un chaos primitifs où les forces pêle-mêle formaient, partout où elles le pouvaient, des zones d’ordre et de civilisation plus ou moins grandes, toujours en danger de s’écrouler ou d’être mises en miettes par les attaques du chaos extérieur. Ces tâtonnements ont été finalement remplacés par quelque chose qui ressemblait à un système international avec les premiers éléments de ce que l’on pouvait appeler une loi internationale, c’est-à-dire des habitudes fixes de communication et d’échange réciproques permettant aux nations de coexister en dépit des antagonismes et des conflits, et une sécurité alternant encore avec un état précaire semé de périls, mais que ternissaient, même ponctuellement, de trop nombreux exemples d’oppression, de carnage, de révolte et de désordre, sans parler des guerres qui parfois dévastaient de larges étendues du globe. La divinité intérieure qui préside à la destinée de l’espèce, a fait naître dans le mental et dans le cœur de l’homme l’idée et l’espoir d’un ordre nouveau qui remplacera le vieil ordre insatisfaisant et y substituera des conditions de vie mondiale offrant enfin des chances raisonnables d’établir une paix et un bien-être permanents. Pour la première fois, cela concrétiserait de façon sûre et certaine l’idéal de l’unité humaine chéri par une élite, et qui pendant si longtemps a semblé une noble chimère, et une solide base de paix et d’harmonie pourrait alors s’établir, laissant le champ libre à la réalisation des rêves humains les plus hauts, à la perfectibilité de l’espèce, à la société parfaite, à une évolution supérieure, ascendante, de l’âme et de la nature humaines. Il appartient aux hommes d’aujourd’hui, ou au plus tard à ceux de demain, de donner la réponse. Car un atermoiement trop long ou un échec trop continu ouvrirait la porte à une série de catastrophes de plus en plus grandes qui risqueraient de créer une confusion et un chaos prolongés, désastreux, et de rendre la solution trop difficile, sinon impossible, ou même de s’achever par un effondrement irrémédiable, non seulement de la civilisation actuelle mais de toute civilisation. Il faudrait alors refaire un nouveau début, difficile, incertain, au milieu du chaos et de la ruine, peut-être après une extermination à grande échelle, et même alors, on ne pourrait prédire le succès de cette nouvelle création que si elle trouvait le moyen de former une humanité meilleure, peut-être une race supérieure et surhumaine.

La question centrale est de savoir si la nation, qui est l’unité naturelle la plus large que l’humanité ait pu créer et faire durer pour son existence collective, est aussi sa dernière et ultime unité, ou bien si un agrégat plus grand peut se former, qui englobera de nombreuses nations, ou même la plupart, et finalement toutes les nations dans sa totalité unie. L’impulsion à construire plus grand, la poussée à créer des agrégats supranationaux considérables et même très vastes, n’a pas fait défaut ; c’est même l’un des traits permanents des instincts vitaux de l’espèce. Mais elle a pris la forme du désir des nations fortes de dominer les autres, de posséder leurs territoires d’une façon permanente, de subjuguer leurs peuples, exploiter leurs ressources ; ou la forme d’une tentative de quasi assimilation en imposant la culture d’une race dominatrice et, en général, un système d’absorption massive ou aussi complète que possible. L’Empire romain est l’exemple classique de cette sorte d’entreprise, et l’unité gréco-romaine avec son type unique de vie et de culture au sein d’une vaste structure d’unité politique et administrative, s’est approchée très près de ce que l’on pourrait considérer comme la première ébauche ou la suggestion incomplète d’une image de l’unité humaine, dans les limites géographiques atteintes par cette civilisation. D’autres tentatives du même genre ont eu lieu au cours de l’histoire, mais à une échelle moins vaste et avec une habileté moins consommée ; aucune n’a duré plus de quelques siècles. Les méthodes employées étaient fondamentalement fausses parce qu’elles contredisaient d’autres instincts vitaux nécessaires à la vitalité et à la saine évolution de l’humanité, et les nier devait nécessairement aboutir à la stagnation et à l’arrêt du progrès. L’agrégat impérial n’a pas été capable d’acquérir la vitalité indomptable de l’agrégat national ni son pouvoir de survivre. Les seules unités impériales durables étaient en fait de vastes unités nationales qui prenaient le nom d’empire, comme l’Allemagne et la Chine, mais ce n’étaient pas des formes d’État supranationales et elles ne doivent pas être comptées dans l’histoire de la formation de l’agrégat impérial. Ainsi, bien que la tendance à créer des empires témoigne d’une poussée de la Nature vers des unités de vie humaine plus larges — et nous pouvons y voir une volonté cachée d’unir les masses disparates de l’humanité à plus grande échelle, de les souder en une unique unité vitale coalescente ou combinée —, l’empire doit être considéré comme une formation mal venue et sans avenir, inutilisable pour tout progrès nouveau dans cette direction. Pratiquement, une nouvelle tentative de domination mondiale réussirait seulement (par de nouvelles méthodes ou en des circonstances nouvelles) à englober de gré ou de force toutes les nations de la terre au sein d’une certaine sorte d’union. Une idéologie, une heureuse combinaison de peuples ayant un même but et un chef puissant, telle la Russie communiste, pourrait réussir temporairement à atteindre cet objectif. Mais ce genre de solution, peu désirable en soi, n’aurait guère de chance d’assurer la création d’un État mondial durable. Il y aurait des résistances, des tendances, des poussées en d’autres directions, qui, tôt ou tard, entraîneraient l’effondrement de l’État ou quelque changement révolutionnaire aboutissant à sa disparition. Finalement, cette étape doit être dépassée ; seule la formation d’un État mondial véritable, soit d’un genre unitaire mais élastique (un État rigidement unitaire risquerait d’amener la stagnation et le dépérissement des sources de vie), soit une union de peuples libres, pourrait offrir la perspective d’un ordre mondial sain et durable.

Sri Aurobindo L’Idéal de l’unité humaine, Postface (3)

Suite: Ce monde est changeant : des incertitudes et des dangers peuvent l’assaillir

1.    La Société des Nations a été fondée le 10 janvier 1920 et la rédaction de L’Idéal de l’unité humaine s’est achevée en juillet 1918. (Note de l’éditeur)

 2. En effet, six ans après que ces lignes furent écrites, en 1956, Khrouchtchev reprenait l’idée émise par le Pandit Nehru lors de la conférence des nations non alignées à Bandung, en 1955, et proclamait le principe de la coexistence pacifique avec les pays capitalistes. (Note de l’éditeur)

 3.    Cette postface a été écrite, ou plutôt dictée, au début de 1950, moins d’un an avant le départ de Sri Aurobindo. (Note de l’éditeur)