Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL

SRI AUROBINDO
. ॐ . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

La descente de la Lumière gnos­tique


  
SRI AUROBINDO, La Vie divine, Part II La Connaissance et l'Evolution spirituelle,
 Chp 26, L'ascension vers le supramental (The Ascent towards Supermind).

[…]
En s'emparant du mental, ainsi que de la vie et du corps qui en dépendent et en les pénétrant, le Surmental, avec les pouvoirs qui lui sont délégués, soumettrait tout à un processus d'agrandissement ; à chaque stade de ce processus pourraient s'établir une puissance plus grande et une intensité plus haute de la gnose, de moins en moins mélangée à la substance mentale lâche, diffuse, qui diminue et se dilue, mais dans son origine, toute gnose est un pouvoir du Supramental et cela se tradui­rait dans notre nature par un influx toujours plus grand d'une lumière et d'un pouvoir supramentaux à demi voilés et indirects. Cela se poursuivrait jusqu'au point où le Surmental commencerait lui-même à se transfor­mer en Supramental ; la conscience et la force supramentales prendraient directement en main la transfor­mation, révéleraient au mental, à la vie et à l'être corporel terrestres leur propre vérité spirituelle et leur divinité et finalement déverseraient dans toute notre nature la connaissance, la puissance et la signification parfaites de l'existence supramentale. L'âme passerait au-delà des frontières de l'Ignorance et retraverserait la ligne où elle s'est originellement séparée de la Connais­sance suprême ; elle pénétrerait dans l'intégralité de la gnose supramentale ; la descente de la Lumière gnos­tique effectuerait une transformation complète de l’Ignorance.
On pourrait considérer cela — ou quelque plan ana­logue plus vaste — comme un exposé schématique, logique ou idéal, de la transformation spirituelle, comme un itinéraire structural de l'ascension vers le sommet supramental, ascension qui serait envisagée comme une succession d'étapes séparées, dont chacune devrait être achevée avant que ne puisse être abordée la suivante. Ce serait comme si l'âme, mettant en avant une individualité naturelle organisée, était un voya­geur qui gravit les degrés de conscience taillés dans la Nature universelle, chaque montée la portant tout entière comme une entité intégrée définie, comme une forme individuelle de l'être conscient, d'un état de son existence à l'état qui y fait suite. Jusqu'ici, il est exact que l'intégration d'un état doit être suffisamment complète avant que ne puisse être entièrement assurée l'ascension à la station immédiatement supérieure ; cette claire succession pourrait aussi être la voie sui­vie par un petit nombre, même aux premiers stades de cette évolution, et elle pourrait aussi devenir le processus normal une fois que l'échelle de l'évolution a entièrement été construite et consolidée.
Cependant, la Nature évolutive n'est pas une série logique de segments séparés ; elle est une totalité de pouvoirs ascendants de l'être qui s'interpénètrent, s'imbriquent les uns dans les autres et dans leur action exercent l'un sur l'autre un pouvoir de modification mutuelle. Lorsque la conscience supérieure descend dans la conscience inférieure, elle la modifie, mais aussi cette dernière la modifie et la diminue; quand la conscience inférieure s'élève, elle est sublimée, mais en même temps elle affaiblit la substance et la puissance sublimatrices. Cette interaction crée un enchevêtre­ment, une diversité et une abondance de degrés intermédiaires dans la force et la conscience de l'être, mais elle rend aussi difficile une intégration complète de tous les pouvoirs sous la pleine autorité d'un pouvoir unique. Pour cette raison, il n'y a pas, en fait, dans l'évolution de l'individu, une série de stades successifs simples et bien délimités ; au lieu de cela, un mouvement complexe et global qui est mi-clair et mi-confus.
On peut aussi décrire l'âme comme un voyageur ou un alpiniste qui progresse pas à pas vers le but élevé de sa course, et qui doit tailler chaque marche comme une entité isolée mais doit fréquemment redescendre pour refaire et consolider les marches précédentes de telle sorte qu'elles ne s'écroulent pas sous lui. L'évolution de la conscience dans son ensemble présente néanmoins plutôt le mouvement d'un océan montant de la Nature ; on peut la comparer à une marée, à une montée des eaux dont la frange la plus haute atteint les niveaux supérieurs d'une falaise ou d'une colline tandis que la masse en reste encore loin en dessous. A chaque stade, les parties supérieures de notre nature peuvent être organisées provisoirement mais incomplètement dans la nouvelle conscience, tandis que les parties inférieures sont dans un état de flux ou de formation, continuent en partie à se mouvoir sur les vieux sentiers bien qu'elles soient influencées et commencent à changer et appartiennent en partie au stade nouveau, bien que le chan­gement soit encore imparfait et mal assuré.
On pourrait donner une autre image, celle d'une armée dont les colonnes avancent et conquièrent du terrain tandis que le gros de l'armée reste encore en arrière, dans un territoire qui a été envahi mais qui est trop vaste pour pouvoir être efficacement occupé, si bien qu'il faut fréquemment faire halte et revenir partiellement en arrière dans les territoires déjà tra­versés pour consolider et assurer une maîtrise des pays conquis et assimiler leurs peuples. Une conquête ra­pide serait possible, mais elle serait de la nature d'un campement ou d'une domination établie en pays étran­ger ; ce ne serait pas l'occupation, l'assimilation totale, l'intégration nécessaires pour la transformation su­pramentale complète.
Cela entraîne certaines conséquences qui modifient la claire succession de l'évolution et l'empêchent de suivre le cours clairement déterminé et fermement disposé que notre intelligence logique exige de la Na­ture, mais n'en obtient que rarement. De même que la vie et le mental commencent à paraître lorsque la Ma­tière est suffisamment organisée pour les recevoir, mais que l'organisation plus complète et parfaite de la Matière ne se produit qu'avec l'évolution de la vie et du mental, de même que le mental apparaît lorsque la vie est suffisamment organisée pour admettre une vibration plus développée de la conscience, mais que la vie n'acquiert sa pleine organisation et son plein développement que lorsque le mental peut agir sur elle, de même que l'évolution spirituelle commence lorsque l'homme en tant que mental est capable des mouvements de spiritualité, mais que le mental aussi ne s'élève à sa propre perfection suprême que par la croissance des intensités et des luminosités de l'esprit, il en va de même pour cette évolution supérieure des puissances ascendantes de l'Esprit.
Dès que le développement spirituel est suffisant, commencent à se manifester de l'intuition, de l'illu­mination de l'être, de l'opération des degrés spirituels de la Conscience, parfois l'un, parfois l'autre, parfois tous ensemble, et ils n'attendent pas que chaque pou­voir dans cette série soit complet avant qu'entre en action un pouvoir supérieur. Une lumière et une puis­sance du Surmental peuvent descendre en quelque sorte, créer dans l'être une forme partielle d'elles-mêmes et assumer un rôle prépondérant ou surveiller ou intervenir, tandis que le mental intuitif, le mental illuminé et le mental supérieur sont encore incom­plets. Ces derniers subsisteraient donc dans l'ensemble, agissant en même temps que la Puissance plus grande, souvent pénétrés ou sublimés par elle ou s'élevant en elle pour former une intuition supérieure ou surmentale, une illumination supérieure ou surmentale, une pensée spirituelle supérieure ou surmentale.
Cette action complexe vient de ce que chaque puis­sance qui descend, par l'intensité même de sa pression sur notre nature et par son effet exaltant, rend l'être capable d'accueillir un pouvoir encore plus haut avant même que le pouvoir venu antérieurement ne soit complet dans sa formation propre ; mais cela vient aussi de ce que le travail d'élévation et de transforma­tion de la nature inférieure ne peut s'effectuer que difficilement s'il ne se produit pas une intervention toujours plus haute. L'illumination et la pensée supé­rieure ont besoin d'être aidées par l'intuition, l'intui­tion a besoin d'être aidée par le surmental pour com­battre les ténèbres et l'ignorance où travaillent péniblement les uns et les autres et pour trouver leur propre plénitude. Par ailleurs, le statut surmental et l'intégra­tion surmentale ne peuvent pas finalement être achevés tant que le mental supérieur et le mental illuminé n'ont pas été intégrés et absorbés en l'intuition et qu'ensuite l'intuition n'a pas été intégrée et absorbée dans l'éner­gie surmentale qui agrandit tout et sublime tout. La loi de gradation doit être observée même dans la com­plexité du processus évolutif de la Nature.
La nécessité de l'intégration amène encore une autre cause de complexité, car le processus ne comporte pas seulement l'ascension de l'âme à un statut supérieur, mais une descente de la conscience supérieure ainsi acquise qui doit absorber et transformer la nature inférieure. Or, cette dernière tient de sa formation antérieure une densité qui résiste à la descente et y fait obstruction. Même lorsque la puissance supérieure a abattu cette barrière, est descendue et s'est mise à l'oeuvre, nous avons vu que la nature de l'Ignorance résiste encore à son action et y fait obstruction, soit qu'elle s'efforce de refuser complètement toute trans­formation, soit qu'elle essaie de modifier la puissance nouvelle pour la faire se conformer, dans une certaine mesure, à son propre fonctionnement, soit même qu'elle se jette sur cette puissance nouvelle pour s'en saisir, la dégrader et l'asservir à son propre mode d'ac­tion et à ses fins inférieures. En général, lorsqu'elles se chargent d'assumer et d'assimiler cette substance ré­calcitrante de la Nature, les puissances supérieures descendent d'abord dans le mental et occupent les centres mentaux parce que ce sont les plus proches d'elles en intelligence et en pouvoir de connaissance ; si elles descendent d'abord dans le coeur ou dans l'être vital, siège de la force et des sensations — comme elles le font parfois parce qu'il se trouve que, chez certains individus, ces centres sont plus ouverts et sont les pre­miers à les appeler — les résultats sont plus mélangés et plus douteux, moins parfaits et moins assurés que si les choses se passaient dans l'ordre logique.
Même si elle agit normalement et prend l'être en main, la puissance qui descend et s'empare de l'être, secteur par secteur, dans l'ordre naturel de la des­cente, ne peut pas effectuer une occupation et une transformation totales de chaque secteur avant d'aller plus loin. Elle ne peut effectuer qu'une occupation générale et incomplète, si bien que dans chaque secteur le fonctionnement continue d'appartenir en partie à l'ordre nouveau supérieur, en partie à un ordre mixte et en partie à l'ancien ordre inférieur inchangé. Le mental ne peut pas être transmué immédiatement dans tous ses registres, car les centres mentaux ne forment pas une région isolée du reste de l'être ; l'action mentale est pénétrée par l'action des parties vitales et physiques et dans ces dernières elles-mêmes il y a des formations inférieures du mental, un mental vital, un mental physique, qui doivent eux-mêmes être changés avant qu'il ne puisse y avoir entière transformation de l'être mental.
La puissance transformatrice supérieure doit, par conséquent, le plus tôt possible et sans attendre un changement mental intégral, descendre dans le cœur afin d'occuper et de transformer la nature émotive, et ensuite descendre dans les centres vitaux inférieurs pour occuper et transformer toute la nature vitale dynamique et sensorielle et finalement descendre dans les centres physiques pour y occuper et transformer toute la nature physique. Même ce point d'aboutisse­ment n'est pas encore final car il reste les secteurs subconscients et la fondation inconsciente.
La complexité et l'enchevêtrement de ces pouvoirs et des parties de l'être sont tellement grands que l'on peut presque dire que rien n'est accompli dans cette transformation avant que tout n'ait été accompli. Il y a flux et reflux, les forces de l'ancienne nature re­culant, puis de nouveau occupant en partie leur ancien domaine, battant lentement en retraite avec des ac­tions d'arrière-garde, des contre-attaques et des retours agressifs ; la force supérieure qui intervient occupe chaque fois un territoire plus vaste, mais n'est jamais complètement sûre de sa domination tant qu'il subsiste quelque chose qui ne soit pas encore intégré au domaine lumineux où elle règne en maîtresse.
Un troisième ordre de complexité vient de ce que la conscience est capable de vivre simultanément en plus d'un état ; en particulier, la division de notre être en une nature intérieure et une nature extérieure ou de surface crée une difficulté que vient encore compliquer l'existence d'une circumconscience secrète ou conscience ambiante dans laquelle sont déterminés nos rapports invisibles avec le monde extérieur. Dans l'ouverture spirituelle, c'est l'être intérieur éveillé qui volontiers reçoit et assimile les influences supérieures et revêt la nature supérieure ; le moi extérieur de surface, plus entièrement façonné par les forces de l'Ignorance et de l'Inconscience, est plus lent à s'éveiller, plus lent à recevoir, plus lent à assimiler. Il y a donc une longue période pendant laquelle l'être intérieur est suffisam­ment transformé tandis que l'être extérieur est encore entraîné dans un mouvement mélangé et difficile de transformation imparfaite.
Ce décalage se représente à chaque pas de l'ascension, car à chaque changement l'être intérieur suit plus vo­lontiers, tandis que l'être extérieur suit en boitillant, à contrecœur, quand il ne reste pas impuissant malgré son aspiration et son désir. Cela exige un labeur cons­tamment répété pour absorber, adapter, orienter, un labeur qui se présente chaque fois dans des termes nouveaux mais reste toujours le même dans son principe. Même lorsque la nature extérieure et la nature intérieure de l'individu sont unifiées en une conscience spirituelle harmonisée, la partie qui est encore plus externe mais occulte et par laquelle son être se mêle à l'être du monde extérieur, à travers laquelle aussi le monde extérieur envahit sa conscience, reste un domaine d'imperfection. Il se fait là, nécessairement, un échange entre des influences disparates : l'influence spirituelle inté­rieure se heurte à des influences complètement opposées qui exercent une forte maîtrise sur l'ordre mondial actuel ; la nouvelle conscience spirituelle doit suppor­ter le choc des puissances non spiritualisées qui se sont établies dans l'Ignorance et la dominent. Cela crée une difficulté d'importance capitale à tous les stades de l'évolution spirituelle et de son élan à transformer notre nature.
Il peut s'édifier une spiritualité subjective qui refuse ou réduit au minimum tout commerce avec le monde ou qui se contente d'en observer l'action et de repousser ou d'expulser ses influences envahissantes, sans se permettre aucune réaction à ces influences ou sans admettre leur intrusion, mais si la spiritualité intérieure doit être objectivée en libre action dans le monde, si l'individu doit se projeter lui-même dans le monde et, en un sens, absorber le monde en lui-même, cela ne peut se faire dynamiquement sans qu'il reçoive les influences du monde à travers son propre être circumconscient ou « ambiant ». La conscience intérieure spirituelle doit alors s'occuper de ces influences de telle sorte que, dès qu'elles approchent ou pénètrent, elles soient ou bien annulées et sans effet, ou bien, par leur entrée même, transformées en son propre mode et sa propre substance. Elle peut aussi les obliger à recevoir l'in­fluence spirituelle et à retourner avec une puissance transformatrice dans le monde d'où elles proviennent, car exercée sur la Nature universelle inférieure une contrainte de ce genre fait partie de l'action spirituelle parfaite.
Pour cela cependant, l'être circumconscient ou « am­biant » doit être tellement imprégné de lumière spirituelle et de substance spirituelle que rien ne puisse pénétrer en lui sans subir cette transformation ; les influences extérieures envahissantes ne doivent aucune­ment apporter leur perception inférieure, leur vision inférieure, leur dynamisme inférieur. C'est là, toute­fois, une perfection difficile, parce qu'en général le circumconscient n'est pas en totalité le moi que nous avons nous-même formé et réalisé, mais notre moi plus la nature du monde extérieur. Aussi est-il toujours plus facile de spiritualiser les parties intérieures auto­nomes que de transformer l'action extérieure. La per­fection d'une spiritualité introspective, demeurant en nous, subjective et qui se tient à l'écart du monde, ou encore s'en protège, est plus facile à réaliser qu'une perfection de la nature entière dans une spiritualité dynamique et cinétique objectivée dans la vie, embras­sant le monde, maîtresse de son milieu, souveraine dans ses rapports avec la Nature du monde. Cependant, puisque la transformation intégrale doit embrasser l'être dynamique dans sa totalité et absorber en lui la vie d'action et le Moi mondial qui est en dehors de nous, cette transformation plus complète est exigée de notre nature en évolution.
La difficulté essentielle provient du fait que la subs­tance de notre être normal s'est façonnée à partir de l'Inconscience. Notre ignorance est une croissance de la connaissance dans une substance d'être qui est nesciente ; la conscience qu'elle produit, la connaissance qu'elle instaure sont toujours harcelées, pénétrées, en­veloppées, par cette nescience. C'est cette substance de nescience qui doit être transformée en une substance de supraconscience, une substance où la conscience, et aussi la perception spirituelle, sont toujours pré­sentes même lorsqu'elles ne sont pas actives, ni expri­mées, ni mises sous forme de connaissance. Jusqu'à ce que cela soit réalisé, la nescience envahit ou enveloppe ou même engloutit et absorbe en son obscurité oublieuse tout ce qui y pénètre ; elle oblige la lumière qui descend à faire un compromis avec la lumière moindre où elle pénètre ; il y a mélange, diminution et dilution d'elle-même, diminution, altération et incomplète authentici­té de sa vérité et de son pouvoir. Tout au moins la nescience en limite la vérité et en circonscrit la force, en fragmente l'applicabilité et la portée ; à la vérité de son principe est interdite une pleine vérité de réalisation individuelle ou une complète vérité de son appli­cation cosmique.
Ainsi l'amour, en tant que loi de la vie, peut s'affirmer pratiquement comme un principe intérieur actif mais, à moins qu'il n'occupe en totalité la substance de l'être, tous les actes et les sentiments individuels ne sauraient être façonnés par la loi d'amour. Même s'il arrive à la perfection dans l'individu, l'amour peut être rendu unilatéral et inefficace du fait de la nescience générale qui lui est hostile et refuse de le voir, ou en­core il peut être contraint à circonscrire le champ de son application cosmique. Une action complète en harmonie avec une nouvelle loi de l'être est toujours difficile pour la nature humaine, car la substance de l'Inconscience recèle une loi protectrice de Nécessité aveugle et impérative qui limite le jeu des possibilités lorsqu'elles émergent de l'Inconscience ou pénètrent en elle et les empêche d'établir leur libre action et leurs libres résultats ou de réaliser l'intensité de leur propre absolu. Tout ce qui leur est permis, c'est un jeu mélangé, relatif, restreint et réduit. Autrement, elles aboliraient le cadre de l'Inconscience et troubleraient violemment l'ordre mondial sans en transformer effectivement la base. Aucune d'entre elles, en effet, ne possède, dans son jeu mental ou vital, la puissance divine nécessaire pour remplacer ce sombre principe originel et pour organiser un ordre cosmique complètement nouveau.
Une transformation de la nature humaine ne peut s'opérer que lorsque la substance de l'être est telle­ment imprégnée du principe spirituel que tous ses mouvements sont un dynamisme spontané et un pro­cessus harmonisé de l'esprit. Même lorsque les puis­sances supérieures et leurs intensités pénètrent dans la substance de l'Inconscience, elles se heurtent à l'opposition de cette Nécessité aveugle et elles sont soumi­ses à la loi restreignante et amoindrissante de la subs­tance nesciente. L'Inconscience leur oppose les droits puissants que lui confère une Loi établie, inexorable, elle oppose toujours aux prétentions de la vie la loi de la mort, à l'exigence de la Lumière la nécessité d'ombres qui font contraste et d'obscurité qui fournit un arrière-plan, à la souveraineté, à la liberté et au dynamisme de l'esprit sa propre force qui ajuste en limitant, fixe des bornes par incapacité, fonde l'énergie sur le repos d'une Inertie originelle.
Derrière ces négations, il y a une vérité occulte que seul le Supramental — qui réconcilie les contraires dans la Réalité originelle — peut absorber, découvrant ainsi la solution pragmatique de cette énigme. Seule la Force supramentale peut entièrement triompher de cette difficulté qu'oppose la Nescience fondamentale, car elle amène avec elle une Nécessité opposée, impérative et lumineuse, sous-jacente à toutes choses, qui est une vérité-force, autodéterminatrice, originelle et finale, de l'Infini existant en soi. Cette Nécessité spirituelle lumineuse plus grande, avec son impératif souverain, peut seule écarter l'ananké aveugle de l'Inconscience ou en­tièrement la pénétrer, la transformer en elle-même et ainsi la remplacer.
Une transformation supramentale de toute la subs­tance de l'être et donc, nécessairement, de tous ses caractères, ses pouvoirs et ses mouvements, se produit lorsque le supramental involué dans la Nature émerge pour rejoindre la lumière et la puissance supramentales qui descendent de la Supranature et s'y associer. L'individu doit être l'instrument et le premier champ de la transformation, mais une transformation individuelle isolée ne suffit pas et il se peut qu'elle ne soit pas entière­ment réalisable. Même lorsqu'elle est accomplie, cette transformation individuelle n'aura une signification permanente et cosmique que si l'individu devient un centre de la Conscience-Force supramentale et le signe qu'elle s'est établie en tant que pouvoir ouvertement opérant dans le fonctionnement terrestre de la Nature — de la même manière dont le Mental pensant s'est établi au travers de l'évolution humaine en tant que pouvoir ouvertement opérant dans la Vie et la Matière.
Cela signifierait l'avènement dans l'évolution d'un être ou Purusha gnostique et d'une Prakriti gnos­tique, d'une Nature gnostique. Il doit y avoir, dans l'ensemble terrestre, une Conscience-Force supramentale libérée et active qui émerge, et organise dans la vie et le corps un ensemble d'instruments supramentaux de l'Esprit, car la conscience corporelle doit, elle aussi, s'éveiller suffisamment pour être un instrument adé­quat de l'action de la nouvelle Force supramentale et de son ordre nouveau.
Jusqu'alors toute transformation intermédiaire ne saurait être que partielle ou incertaine ; on peut obtenir des instruments surmentaux ou intuitifs de la Nature. Mais ils ne seraient qu'une formation lumineuse surim­posée à une Inconscience fondamentale ambiante. Une fois qu'un principe supramental aura été établi de façon permanente sur sa propre base et qu'il aura commencé son action cosmique, les pouvoirs intermédiaires du Surmental et du Mental spirituel pourront se fonder sur lui avec sécurité et parvenir à leur propre perfec­tion ; ils formeront alors dans l'existence terrestre une hiérarchie d'états de conscience qui s'élèveront depuis le Mental et la vie physique jusqu'au niveau spirituel suprême. Le Mental et l'humanité mentale subsisteront comme un échelon dans l'évolution spirituelle, mais il se formera au-dessus d'eux d'autres échelons acces­sibles par lesquels l'être mental incarné pourra, au fur et à mesure qu'il y sera prêt, monter jusqu'à la gnose et s'y transformer en un état supramental et spirituel incarné. Sur cette base serait manifesté, dans la Nature terrestre, le principe d'une vie divine ; même le monde d'ignorance et d'inconscience pourrait découvrir son propre secret maintenant submergé et commencer à réaliser, à chaque échelon inférieur, sa signification divine.

LA LUMIÈRE NOUVELLE


« Il n'est pas dans mon dessein de décrire longuement les résultats où sont parvenus... les anciens sages ; mais il est nécessaire de passer brièvement en revue quelques-unes de leurs prin­cipales conclusions, dans la mesure où elles affec­tent le problème de la Vie divine, qui seul nous occupe ici. Car c'est dans ces idées que nous al­lons trouver les meilleures fondations déjà exis­tantes de ce que nous cherchons maintenant à reconstruire, et bien que — comme pour toute connaissance — l'expression ancienne doive se fondre en la lumière nouvelle comme se succèdent les aurores, c'est cependant avec, pour capital ini­tial, le trésor ancien ou du moins tout ce que nous pouvons en recouvrer, que nous serons le mieux à même d'accumuler les plus grands profits dans notre commerce nouveau avec l'Infini toujours in­changé et toujours changeant. »

Sri Aurobindo-La Vie Divine-

CONSCIENCE COSMIQUE ET NIRVANA


  En ce qui concerne la conscience cosmique et le nirvâna. La conscience cosmique est une affaire complexe. Pour commencer, elle a deux faces, d'une part l'expérience du Soi libre, infini, silencieux, inactif, un en tout et au-delà de tout, et d'autre part l'expérience directe de l'Energie cos­mique et de ses forces, jeux et formations, cette dernière expérience devenant seulement complète lorsqu'on a la sen­sation d'être coextensif avec l'univers ou de l'imprégner en entier, de le dépasser et de le contenir. Jusqu'à ce moment il peut y avoir des contacts directs, des communications, des échanges avec des forces, des êtres, des mouvements cosmiques, mais non la pleine unité du mental avec le Men­tal cosmique, de la vie avec la Vie cosmique, du corps et de la conscience physique avec l'Energie matérielle cosmique et sa substance. Il peut aussi y avoir une réalisation du Soi cosmique qui ne soit pas suivie par la réalisation de l'unité universelle dynamique. Ou au contraire il peut y avoir quel­que universalisation dynamique de conscience sans l'expé­rience du Soi statique libre, partout omniprésent — le souci des énergies plus grandes dont on aurait ainsi l'expérience et le plaisir que l'on y prendrait fermeraient la voie vers cette libération. Par ailleurs, l'identification, ou universali­sation, peut être sur un plan ou niveau plus que sur un autre, avec prédominance mentale ou prédominance émotive (par sympathie ou amour universels) ou vitale d'une autre espèce (expérience des forces de la vie universelle) ou physi­que. Mais en tout cas, même avec la pleine réalisation, la pleine expérience, il devrait être évident que ce jeu cosmi­que serait une chose que l'on finirait par trouver limitée, ignorante, imparfaite de par sa nature même.
  L'âme libre pourrait le considérer sans être touchée ni émue par ses imperfections et ses vicissitudes, faire un tra­vail qui lui est assigné, essayer d'aider tous ou d'être un instrument du Divin, mais ni le travail ni l'instrumentation n'approcheraient de la perfection du Divin, ni n'auraient même sa pleine lumière, son entier pouvoir, sa totale béati­tude. Cela ne pourrait s'acquérir que par une ascension dans les plans les plus hauts de l'existence cosmique ou par leur descente dans notre conscience. Et si cela n'était pas envisagé, ou pas accepté, la poussée vers le nirvâna ouvri­rait encore une voie pour s'échapper : la montée après la mort jusqu'en ces plans supérieurs — les paradis des reli­gions, qui après tout ne signifient pas autre chose que l'aspiration à une Existence divine béatifique, lumineuse, plus grande.
  Mais, pourrait-on demander, si les plans supérieurs, ou le Surmental lui-même, venaient à manifester leur conscience avec toute leur puissance, lumière, liberté, vastitude, et si ces choses venaient à descendre dans une conscience indivi­duelle ici-bas, cela ne ferait-il pas disparaître la nécessité à la fois de la négation cosmique ou de la poussée nirvânique et de l'aspiration à quelque divine Transcendance ? Dans le résultat, on pourrait bien vivre en union avec le Divin dans une conscience libre, vaste et lumineuse qui embrasse en soi l'univers et qui soit un canal pour de grandes énergies ou créations, spirituelles ou extérieures, mais ce monde-ci reste­rait fondamentalement le même. Il y aurait un gouffre de différence entre l'Esprit au-dedans et son instrument et la matière sur laquelle il agit, entre la conscience intérieure et le monde dans lequel elle travaille. L'accomplissement inté­rieur, subjectif, individuel pourrait être parfait, mais les conséquences dynamiques insuffisantes, disparates, mélan­gées, et non pas une parfaite harmonie de l'intérieur et de l'extérieur, un nouveau rythme intégral d'existence ici-bas que l'on pourrait vraiment appeler divin. Seule une cons­cience comme le Supramental, non conditionnée et en par­faite unité avec sa source, une Conscience de Vérité ayant pouvoir de créer ses propres déterminations libres serait capable d'instaurer ici, dans le plus bas échelon de l'hémis­phère inférieur, quelque harmonie parfaite et rythme parfait de l'hémisphère supérieur.
  Qu'elle doive le faire ou non dépend de la signification de l'existence évolutive ; cela dépend si cette existence est de par sa nature même quelque chose d'imparfait et de voué à l'échec final — auquel cas le but ultime de l'âme serait de s'échapper de cet univers dépouvu de sens, soit par une voie négative de transcendance, par quelque sorte de nir­vâna, soit par une voie positive de transcendance, peut-être en brisant l'éclatant bouclier du Surmental, hiranmaya patra, en ce qui est au-dessus de lui, à moins en vérité que l'on ne soit, comme le Bouddha Amitâbha, retenu par la compassion, ou encore que la Volonté divine au-dedans continue à aider ceux qui sont ici dans l'obscurité de l'Igno­rance et à prendre part à leur lutte pour s'élever vers la Lumière. Si au contraire ce monde-ci est une Uilâ d'involu­tion et d'évolution spirituelles dans laquelle doivent apparaî­tre les puissances l'une après l'autre, jusqu'à la plus haute, comme sont déjà apparus la Matière, la Vie et le Mental, hors d'une Inconscience indéterminée apparente, alors une autre culmination est possible.
  La poussée vers le nirvâna a derrière elle deux forces motrices. L'une est le sens de l'imperfection, de l'affliction, de la mort, de la souffrance dans ce monde — le mobile originel du Bouddha. Mais pour échapper à ces douleurs, le nirvâna pourrait ne pas être nécessaire, s'il existe des mon­des supérieurs dans lesquels on peut monter et où il n'y a pas de telles imperfections, l'affliction, la mort et la souf­france. Cette autre possibilité d'évasion se heurte cependant à l'idée que ces mondes supérieurs sont aussi transitoires et font partie de l'Ignorance, que l'on doit toujours revenir ici-bas jusqu'à ce que l'on triomphe de l'Ignorance, que Réalité et expérience cosmique sont opposées et incompati­bles comme Vérité et Erreur. Cela nous amène à la seconde force motrice, l'appel à la transcendance. Si le Transcen­dant n'est pas seulement supracosmique, mais un distant Incommunicable, avyavahâryam, que l'on ne peut atteindre, sinon par une négation de tout ce qui est ici, alors on ne peut éviter quelque sorte de nirvâna, et même un nirvâna absolu. Si au contraire le Divin est transcendant mais non incommunicable, l'appel sera toujours là et l'âme abandon­nera le jeu cosmique bariolé pour la béatitude de l'existence transcendante, mais un nirvâna absolu ne serait pas indis­pensable ; une union béatifique avec le Divin s'offre au chercheur comme la voie. C'est pourquoi la Conscience cos­mique n'est pas suffisante et la tendance à s'en écarter est si forte. Il ne peut en être autrement que si le couvercle d'or du Surmental est dépassé et ouvert, et si l'aboutisse­ment cherché est le contact dynamique avec le Supramental et une descente ici-bas de sa Lumière et de son Pouvoir. 

SUR LE NIRVANA


  Lorsque j'écrivais dans l'« Arya », j'exposais au mental l'aspect surmental des choses et je l'exprimais en termes mentaux ; c'est pourquoi j'ai parfois dû faire usage de logi­que. Car dans un tel travail — servir de médiateur entre l'intellect et le supra-intellect — la logique a sa place, bien que ce ne puisse être la place principale qu'elle occupe dans les philosophies purement mentales. Le mâyâvâdin lui-même peine pour démontrer son point de vue ou son expérience par un raisonnement logique rigoureux. Seulement — tout comme le savant aux prises avec la nature — lorsqu'il en arrive à l'explication de Mâyâ, il ne peut faire plus qu'orga­niser et ordonner ses pensées sur le processus de cette mystification universelle. Il ne peut expliquer ni comment ni pourquoi sa Mâyâ illusoire et trompeuse en est venue à être. Il ne peut que dire : « Le fait est qu'elle EST. »
  Certes, elle est. Mais la première question est : qu'est-ce ? N'est-ce vraiment qu'une Puissance d'Illusion et rien d'autre, ou l'idée que s'en fait le mâyâvâdin n'est-elle qu'une conception première et erronée, un déchiffrement mental imparfait, qui n'est peut-être lui-même qu'illusion ?
Et puis « l'Illusion est-elle l'unique ou suprême pouvoir dont dispose la conscience ou la supraconscience divine ? » L'Absolu ne peut être que Vérité absolue libre de toute Mâyâ, autrement la libération ne serait pas possible. La Vérité suprême et absolue ne possède-t-elle donc pas d'autre pouvoir actif que celui du mensonge, et avec lui sans doute, car les deux vont ensemble, celui de dissoudre ou de renier le mensonge — qui pourtant est là, et à jamais ? J'exprimais l'idée que cela semblait un peu bizarre. Mais bizarre ou pas, si c'est ainsi, c'est ainsi. Comme vous le dites, l'Ineffable ne peut en effet être soumis aux lois de la logi­que. Mais qui va décider s'il en est ainsi ? Ceux qui y par­viennent, direz-vous. Mais qui parviennent où ? Au parfait et au suprême, pûrnam param. Le Brahman sans attributs des mâyâvâdins est-il ce Parfait, ce Complet ? Est-ce vrai­ment ce qu'il y a de plus élevé ? N'y a-t-il pas, ne peut-il y avoir quelque chose de plus élevé encore que ce Suprême, parât param ? Il ne s'agit pas là de logique, il s'agit d'un fait spirituel, d'une expérience suprême et complète. La solution du problème ne doit pas se fonder sur sa logique, mais sur une expérience spirituelle toujours croissante, tou­jours plus élevée, toujours plus vaste — une expérience qui doit certes comprendre ou avoir traversé le stade du nirvâna et de la Mâyâ ; autrement elle serait incomplète et n'aurait aucune valeur décisive.
(Sri Aurobindo, Lettre sur le Yoga III) 



  Il est assez difficile de dire aujourd'hui ce qu'était en réalité la philosophie de Shankara ; il y en a d'innombrables représentants et pas deux d'entre eux ne sont d'accord. J'en ai lu des exposés donnés par des ving­taines de ses exégètes, et chacun suivait sa propre ligne. Certains même nous disent qu'il n'était aucunement mâyâ­vâdin (bien qu'il ait été célébré comme le plus grand défen­seur de la théorie de Mâyâ) et qu'au contraire il a été le plus grand réaliste dans l'histoire de la philosophie. Un de ses éminents disciples a même déclaré que ma philosophie et celle de Shankara étaient identiques, affirmation qui m'a quelque peu coupé le souffle.
  On avait l'habitude de considérer que selon la philosophie de Shankara, la Réalité suprême est un Absolu non spatial et non temporel (Parabrahman) qui est au-delà de tout caractère et de toute qualité, au-delà de toute action ou création, tandis que le monde est une création de Mâyâ, non pas absolument irréel, mais réel seulement dans le temps, pendant que l'on vit dans le temps ; une fois que' nous pénétrons dans la connaissance de la Réalité, nous percevons que Mâyâ et le monde et tout ce qu'il contient n'ont aucune existence durable ou vraie. Le monde est, sinon non existant, tout au moins faux, jagan mithyâ, il est une erreur de la conscience, il est et il n'est pas ; il est dans son origine un mystère irrationnel et inexplicable, bien que nous puissions en voir le processus ou tout au moins com­ment il persiste à s'imposer à notre conscience. Brahman est vu en Mâyâ comme Ishvara soutenant les oeuvres de Mâyâ, et ce qui apparaît comme âme individuelle n'est en réalité pas autre que Brahman lui-même. Finalement tout cela sem­ble pourtant être un mythe de Mâyâ, mithyâ, et rien de réellement vrai. Si telle est la philosophie de Shankara, elle est pour moi inacceptable et incroyable, si brillamment ingénieuse qu'elle puisse être, si audacieux et incisif qu'en soit le raisonnement ; elle ne satisfait pas ma raison et elle ne correspond pas à mon expérience.
  Je ne sais pas exactement ce que l'on entend par ce yukti-vâda. Si l'on veut dire que c'est simplement pour triompher des contradicteurs, alors cette partie de la philo­sophie n'est pas fondamentalement valable ; la théorie de Shankara se détruit elle-même. Ou bien il voyait en elle une explication suffisante de l'univers, ou bien tel n'était pas le cas. Dans la première hypothèse il ne sert à rien de l'écarter comme yukti-vâda. Je peux comprendre l'affirmation mâyâ­vâdique absolue que la question tout entière est illégitime, parce que Mâyâ et le monde n'ont pas d'existence réelle ; en fait la question « Comment le monde a-t-il pris nais­sance ? » fait partie de Mâyâ, est irréelle comme Mâyâ et ne se pose pas vraiment. Mais si l'on doit donner une expli­cation, il faut qu'elle soit réellement et valablement satisfai­sante. S'il y a deux plans et si en posant la question nous les confondons, l'argument ne peut avoir de valeur que s'ils ont quelque sorte d'existence, si le raisonnement et l'expli­cation sont vrais sur le plan inférieur, mais cessent d'avoir un sens pour une conscience qui en est sortie. 
(Sri Aurobindo, Lettre sur le Yoga I) 


  Pour les rares individus qui sont sortis de l'igno­rance et qui entrent dans le nirvâna, il n'est pas question qu'ils montent directement dans des mondes supérieurs de manifestation. Le nirvâna ou moksha est un état de libéra­tion de l'être, mais ce n'est pas un monde, c'est un retrait hors des mondes et de la manifestation. On ne saurait guère faire mention à ce sujet de l'analogie avec pitriyâna et dévayâna. 
(Sri Aurobindo, Lettre sur le Yoga II)


  On ne peut pas situer le nirvâna en tant que monde ou plan, car la poussée nirvânique nous conduit vers un retrait du monde et de ses valeurs ; c'est par conséquent un état de conscience, ou plutôt de supraconscience, sans résidence et sans niveau. Il y a plus d'une sorte possible de nirvâna (extinction ou dissolution). Etant un être mental dans un corps, manomaya purusha, l'homme fait cette ten­tative pour se retirer du cosmos par le mental spiritualisé il ne peut pas agir autrement, et c'est cela qui donne l'apparence d'une extinction ou dissolution, laya, nirvâna. Car la voie naturelle est l'extinction du mental et de tout ce qui en dépend, y compris l'ego séparateur, dans quelque Au-delà — c'est presque la voie indispensable pour un tel retrait. Dans un yoga plus affirmatif qui vise à la transcen­dance et non au retrait, elle n'aurait pas ce caractère indis­pensable, car il y aurait la voie dont j'ai parlé déjà condui­sant à un dépassement de soi ou à une transformation de l'être mental. Mais il est aussi possible d'y arriver en pas­sant par une certaine expérience du nirvâna, un silence absolu du mental, une cessation tellement complète des acti­vités, constructions et représentations que non seulement pour le mental silencieux, mais aussi pour les sens récep­teurs le monde soit vidé de sa solidité et de sa réalité, et que les choses n'apparaissent que comme des formes sans substance dépourvues de tout domicile réel, ou encore comme flottant en quelque chose qui est un infini sans nom ; cet infini, ou bien quelque chose qui est encore au-delà, est Cela qui seul est réel.
  L'état qui en résulterait est un calme absolu, la paix, la libération. L'action continuerait, mais sans que la cons­cience libérée silencieuse l'initie ou y participe. Un pouvoir sans nom accomplirait tout jusqu'à ce que commence la descente d'en haut qui transformerait la conscience et ferait de son silence et de sa liberté une base pour une connais­sance, une action, un ânanda lumineux. Mais un tel passage serait rare. En général, pour que l'œuvre supérieure soit possible, il suffirait d'un silence du mental, d'une libération de la conscience, d'une renonciation à sa croyance en la valeur finale ou en la vérité des représentations ou construc­tions imparfaites du mental.
(Sri Aurobindo, Lettre sur le Yoga I)





QU'EST-CE QUE LE NIRVANA?



Les gens parlent volontiers de l'advaïta comme s'il était identique au monisme du Mâyâvâda, de même qu'ils parlent du Védânta comme si ce n'était que l’advaïta ; tel n'est pas le cas. Il y a plusieurs formes de philosophie hindoue qui prennent pour base la Réalité Une, mais qui admettent aussi la réalité du monde, la réalité du Multiple, la réalité des différences du Multiple aussi bien que celle de l'identité de l'Un (bhedâbheda). Mais le Multi­ple existe dans l'Un et par l'Un, les différences sont des variations dans la manifestation de ce qui fondamentale­ment est toujours le même. Nous voyons cela en fait comme la loi universelle d'existence, où l'unité est toujours la base, avec une multiplicité et une variété sans fin dans l'unité ; tout comme par exemple il y a une seule humanité, mais beaucoup d'espèces d'hommes, une chose que l'on appelle feuille ou fleur, mais beaucoup de formes, de types et de couleurs de feuilles et de fleurs. A travers cela nous pouvons remonter à l'un des secrets fondamentaux de l'existence, le secret que recèle elle-même l'unique réalité... 
  Un advaïta réaliste est possible, tout aussi bien qu'un advaïta illusionniste. Ainsi la philosophie de « La Vie divine » est un  advaïta réaliste. Le monde est une manifes­tation du Réel et par conséquent il est lui-même réel. La réalité est le Divin infini et éternel, la Conscience-Force et la Béatitude infinis et éternels. Ce Divin, par son pouvoir, a créé le monde, ou plutôt l'a manifesté en Son propre être infini. Mais ici dans le monde matériel, ou à sa base, il s'est caché dans ce qui semble être ses contraires : le Non-être, l'Inconscience, l'Insensibilité. C'est ce que nous appe­lons maintenant l'Inconscient qui semble, par son Energie inconsciente, avoir créé l'univers matériel, mais ce n'est là qu'une apparence, car nous finissons par découvrir que tous les arrangements du monde ne peuvent avoir été disposés que par l'action d'une intelligence secrète suprême. L'Etre caché dans ce qui paraît être un vide inconscient émerge dans le monde d'abord dans la Matière, puis dans la Vie, puis dans le Mental, et finalement en tant qu'Esprit. 
L’Énergie apparemment inconsciente qui crée est en fait la Conscience-Force du Divin, et son aspect de conscience, secret dans la Matière, commence à émerger dans la Vie, trouve un peu plus de soi-même dans le Mental, et trouve son être véritable dans une conscience spirituelle, et finale­ment dans une conscience supramentale par laquelle nous sentons la Réalité, nous y pénétrons et nous nous unissons avec elle. 
  C'est ce que nous appelons l'évolution, qui est une évolu­tion de conscience, une évolution de l'Esprit dans les cho­ses, et qui n'est qu'extérieurement une évolution de l'espèce. Et ainsi le délice d'existence émerge de l'insensibi­lité générale, d'abord dans les formes opposées du plaisir et de la douleur, puis doit se découvrir dans la béatitude de l'Esprit ou, comme l'appelaient les Upanishads, la béatitude du Brahman. C'est là l'idée centrale de l'explication de l'univers offerte dans « La Vie divine ». 
  Dans un advaïta réaliste, on n'a pas besoin de considérer le Saguna comme une création du Nirguna, ni même comme lui étant secondaire ou subordonné ; tous deux sont des aspects égaux de l'unique Réalité... Il est raisonnable de supposer que tous deux (le Multiple et l'Un) sont issus de la Réalité qui a manifesté l'univers et que tous deux sont réels. Nous ne pouvons nous débarrasser de l'apparente contradiction — qui en réalité n'est pas une contradiction, mais seulement une concomitance naturelle — qu'en consi­dérant l'un ou l'autre comme une illusion. Mais il n'est guère raisonnable de supposer que la Réalité éternelle per­met l'existence d'une illusion éternelle avec laquelle elle n'a rien à voir, ou qu'elle soutient et impose à l'être une vaine illusion cosmique et n'est capable d'aucune autre action, d'aucune action réelle. La force du Divin est toujours pré­sente dans le silence comme dans l'action, inactive dans le silence, active dans la manifestation. Il n'est guère possible de supposer que la Réalité divine n'a ni puissance ni force, ou que son seul pouvoir est de créer une fausseté univer­selle, un mensonge cosmique, mithyâ. 
  Sans aucun doute tous les composés, n'étant pas eux-mêmes des choses intégrales, mais des intégrations, peuvent se désintégrer. Il est également vrai de la vie — bien qu'elle ne soit pas un composé physique — qu'elle a une courbe de naissance et d'intégration et, après qu'elle a atteint un cer­tain point, de désintégration, de décrépitude et de mort. Mais ces idées, ces règles de l'existence, ne peuvent pas en toute assurance être appliquées aux choses en elles-mêmes. L'âme n'est pas un composé, mais un « integrum », une chose en soi ; elle ne se désintègre pas, tout au plus entre-t-elle dans la manifestation et en ressort-elle. Cela est vrai même des formes autres que le physique construit ou les formes vitales construites ; elles ne se désintègrent pas, mais apparaissent et disparaissent, ou tout au plus s'estompent hors de la manifestation. Le Mental lui-même, par opposi­tion à des pensées particulières, est quelque chose d'essentiel et de permanent ; c'est un Pouvoir de la Conscience divine. De même la Vie, par opposition aux corps vivants cons­truits ; de même aussi, je crois, ce que nous appelons l'énergie matérielle — et qui est en réalité la force de la substance essentielle en mouvement — est une Puissance de l'Esprit, Les pensées, les vies, les objets matériels sont des formations de ces énergies, construites- ou simplement mani­festées conformément au jeu habituel de l'énergie intéressée. Quant aux éléments, quel est l'état naturel pur d'un élément ? Selon la science moderne, ce que l'on avait coutume d'appeler éléments se révèle être des composés, et l'état naturel pur, s'il y en a un, doit être un état d'énergie pure. C'est en cet état pur que doivent passer les composés, y compris de ce que nous appelons les éléments, lorsque par désintégration ils entrent dans le nirvâna. 
  Qu'est-ce que le nirvâna ? Dans le Bouddhisme ortho­doxe, cela désigne une désintégration, non pas de l'âme —car elle n'existe pas — mais d'un composé mental, d'un courant d'associations ou de samskâras que nous prenons pour nous-même. Dans le Védânta illusionniste, cela désigne non pas une désintégration, mais une disparition d'un moi individuel faux et irréel en l'unique Soi réel ou Brahman ; c'est l'idée ou l'expérience de l'individualité qui ainsi dispa­raît et cesse ; nous pouvons dire que c'est une fausse lumière qui s'éteint (nirvâna) dans la vraie lumière. Dans l'expérience spirituelle, c'est quelquefois la perte de tout sens d'individualité dans une conscience cosmique sans borne ; ce qui était l'individuel ne subsiste que comme cen­tre ou comme canal pour le flot d'une conscience cosmique et d'une force et d'une action cosmiques. Ce peut être aussi l'expérience de la perte de l'individualité dans une cons­cience et un être transcendants, en lesquels disparaît le sens du cosmos ainsi que de l'individu. Ce peut être également dans une transcendance qui est consciente de l'action cosmi­que et la soutient. 
  Mais qu'est-ce que nous entendons par l'individu ? Ce que nous appelons généralement de ce nom est un ego natu­rel, un dispositif de la nature pour maintenir ensemble son action dans le mental et le corps. Cet ego doit être éteint, sinon aucune libération complète n'est possible ; mais le Soi ou âme individuelle n'est pas cet ego. L'âme individuelle est l'être spirituel, que l'on décrit parfois comme une éternelle portion du Divin, mais que l'on peut aussi décrire comme le Divin lui-même qui soutient sa manifestation, le Multiple. Tel est le véritable individu spirituel qui apparaît dans sa complète vérité lorsque nous nous débarrassons de l'ego et de notre faux sens, séparateur, de l'individualité, que nous réalisons notre unité avec le Divin transcendant et cosmique et avec tous les êtres. C'est cela qui rend possible la Vie divine. Le nirvâna est un pas dans cette direction ; la dispa­rition du faux sens, séparateur, de l'individualité est une condition nécessaire pour que nous réalisions notre être éternel véritable et que nous vivions en lui, pour que nous vivions divinement dans le Divin. Mais cela nous pouvons le faire dans le monde et dans la vie. 
  Si l'évolution est une vérité, et si elle n'est pas seulement une évolution physique de l'espèce, mais une évolution de conscience, elle doit être un fait spirituel et pas seulement un fait physique. Dans ce cas, c'est l'individu qui évolue et qui croît en une conscience de plus en plus développée et parfaite — et évidemment cela ne peut pas se réaliser dans le cours d'une seule et brève vie humaine. S'il y a évolution d'un individu conscient, il doit y avoir renaissance... On ne manque pas de preuves de la renaissance, et parfois d'une nature plus que convaincante, mais on ne les a pas encore enregistrées et assemblées méthodiquement. 
  Dans mon explication de l'univers, j'ai mis en avant ce fait cardinal d'une évolution spirituelle comme étant le sens de notre existence ici-bas. C'est une série d'ascensions depuis l'être et la conscience physiques jusqu'au vital, où l'être est dominé par le Moi vital, de là à l'être mental qui est réalisé dans l'homme pleinement développé, et de là dans la conscience parfaite qui est au-delà du mental, dans la conscience supramentale et l'être supramental, la Conscience-Vérité qui est la conscience intégrale de l'être spirituel. Le mental ne peut pas être notre expression cons­ciente dernière, parce que fondamentalement le mental est une ignorance qui cherche la connaissance ; c'est seulement la Conscience-Vérité supramentale qui peut nous apporter dans leur vérité et leur totalité la Connaissance de soi et la Connaissance du monde. C'est par elle seulement que nous pouvons parvenir à notre être véritable et à l'accomplissement de notre évolution spirituelle. 
(Sri Aurobindo, Lettre sur le Yoga I)








MAHASARASVATI

Mahâsaraswatî est la Puissance de travail de la Mère et son esprit de perfection et d'ordre. La plus jeune des Quatre, elle est la plus experte en capacité d'exécution et la plus proche de la Nature physique. Maheshwarî trace les grandes lignes des forces mondiales, Mahâkâlî actionne leur énergie et leur impulsion, Mahâlakshmî révèle leurs rythmes et leurs mesures, mais Mahâsaraswatî préside au détail de leur organisation et de leur exécution, à la relation des parties entre elles, la combinaison efficace des forces et l'exactitude infaillible dans le résultat et l'accomplissement. La science, l'art et la technique sont du ressort de Mahâsaraswatî. Elle contient dans sa nature et peut toujours donner à ceux qu'elle a choisis la connaissance intime et précise, la subtilité, la patience, l'exactitude de l'esprit intuitif et de la main consciente, et le regard pénétrant du travailleur parfait. Cette Puissance est la constructrice vigoureuse, infatigable, soigneuse et efficace, l'organisatrice, l'administratrice, la technicienne, l'artisane et la classificatrice des mondes. Quand elle entreprend la transformation et la reconstruction de la nature, son action est laborieuse et minutieuse, et bien sou¬vent à notre impatience, elle semble lente et interminable; mais elle est persistante, intégrale et sans défaut. Car sa volonté dans le travail est scrupuleuse, vigilante et infatigable; se penchant vers nous elle voit et touche chaque détail, découvre chaque infime défaut, lacune, perversion ou imperfection et considère et pèse exactement tout ce qui a été fait et tout ce qui reste encore à faire. Rien n'est trop petit ni trop trivial en apparence pour son attention; rien ne peut lui échapper, si impalpable, si déguisé ou caché que ce soit. Façonnant et refaçonnant, elle élabore chaque élément jusqu'à ce qu'il soit parvenu à sa forme vraie, mis à sa place propre dans l'ensemble et qu'il accomplisse son but précis. Dans sa constante et diligente organisation et réorganisation des choses, son regard est à la fois sur tous les besoins et sur la manière d'y faire face, son intuition sait ce qui doit être choisi et ce qui doit être rejeté, et détermine avec succès l'instrument propre, le temps propre, les conditions propres et l'opération propre. Elle abhorre l'indifférence, la négligence et la paresse, tout travail bâclé, inconsidéré et équivoque, toute maladresse, tout à-peu-près et tout raté, toute adaptation fausse, tout mauvais emploi des instruments et des facultés; et de laisser un travail non exécuté ou à demi exécuté est pénible et étranger à sa nature. Quand son travail est achevé, rien n'a été oublié, mal placé, omis ou laissé dans un état défectueux; tout est solide, précis, complet, admirable. Rien de moins qu'une parfaite perfection ne peut la satisfaire et elle est prête à affronter une éternité de labeur si cela est nécessaire à la plénitude de sa création. C'est pourquoi, de tous les Pouvoirs de la Mère, elle est la plus endurante avec l'homme et ses milliers d'imperfections. Douce, souriante, proche et secourable, ne se détournant et ne se décourageant pas aisément, persistant même après l'insuccès répété, sa main soutient chacun de nos pas à condition que nous soyons droits, sincères et que nous n'ayons qu'une volonté; car elle ne tolère aucune duplicité et son ironie révélatrice est impitoyable au drame, au cabotinage, à l'illusion et à la prétention. Une mère pour nos besoins, une amie dans nos difficultés, un conseiller et un mentor constant et tranquille, dissipant par son éclatant sourire les nuages de tristesse, de mauvaise humeur et de dépression, remémorant sans cesse l'aide toujours présente, montrant du doigt l'éternelle clarté du soleil, elle reste ferme, calme et persévérante dans l'élan profond et continu qui nous pousse vers l'intégralité de la nature supérieure. Tout le travail des autres Pouvoirs dépend d'elle pour sa perfection, car elle assure la base matérielle, élabore les détails, érige et rivette l'armature de la construction.

Sri Aurobindo, La Mère

MAHALAKSHMI

La Sagesse et la Force ne sont pas les seules manifestations de la Mère suprême; il y a dans sa nature un mystère plus subtil, sans lequel la Sagesse et la Force seraient incomplètes et la Perfection ne serait pas parfaite. Au-dessus d'elles est le miracle de l'éternelle Beauté, secret insaisissable des harmonies divines, la magie imposante d'un charme irrésistible et universel, d'une attraction qui attire et lie les choses, les forces et les êtres, et les oblige à se rencontrer et à s'unir afin qu'un Ananda caché puisse jouer de derrière le voile et faire d'eux ses rythmes et ses formes. Tel est le pouvoir de Mahâlakshmî et aucun aspect de la divine Shakti n'est plus attrayant pour le cœur des êtres incarnés. Maheshwarî peut paraître trop calme, trop grande et trop distante à approcher ou à contenir pour la petitesse de la nature terrestre, Mahâkâlî trop rapide et redoutable à supporter pour sa faiblesse; mais tous se tournent avec joie et ardeur vers Mahâlakshmî. Elle jette le sortilège de la douceur enivrante du Divin; être proche d'elle est un bonheur profond et la sentir dans son coeur fait de l'existence une extase et une merveille; la grâce, le charme et la tendresse émanent d'elle comme la lumière du soleil, et partout où elle fixe son regard merveilleux ou laisse tomber la beauté de son sourire, l'âme est saisie, captivée et plongée dans les profondeurs d'une félicité insondable. Magnétique est l'attouchement de ses mains; leur influence occulte et délicate purifie l'esprit, la vie et le corps, et là où elle presse ses pieds coulent les flots miraculeux d'un Ananda qui ravit.
Et pourtant il n'est pas facile de faire face aux exigences de ce Pouvoir enchanteur ou de conserver sa présence. L'harmonie et la beauté des pensées et des sentiments, l'harmonie et la beauté dans chaque mouvement extérieur, l'harmonie et la beauté de la vie et de l'entourage, voilà ce qu'exige Mahâlakshmî. Là où il y a une affinité avec les rythmes de la félicité secrète du monde, une réponse à l'appel de la Toute-Beauté, l'harmonie, l'unité et le flot joyeux de beaucoup de vies tournées vers le Divin, dans cette atmosphère elle consent à demeurer. Mais tout ce qui est laid, mesquin et vulgaire, tout ce qui est pauvre, sordide et misérable, tout ce qui est brutal et grossier empêche sa venue. Elle ne vient pas là où l'amour et la beauté ne sont pas nés ou ne naissent qu'à regret; là où ils sont mélangés à des choses plus basses, qui les défigurent, elle se détourne bientôt pour se retirer, ou ne se soucie point de donner ses richesses. Si, dans les cœurs des hommes, elle se trouve entourée d'égoïsme, de haine, de jalousie, de malveillance, d'envie et de conflit, si, la traîtrise, l'avidité et l'ingratitude sont mêlées au contenu du calice sacré, si la grossièreté de la passion et le désir impur dégradent la dévotion, dans de tels cœurs la déesse gracieuse et magnifique ne s'attarde pas. Un dégoût divin la saisit et elle se retire, car elle n'est pas de ceux qui insistent ou font effort; ou bien, voilant sa face, elle attend que le rejet et la disparition de cet amer poison diabolique lui permettent d'établir à nouveau son heureuse influence. Le dénuement et la sévérité ascétique ne lui sont pas agréables, non plus que la suppression des émotions les plus profondes du cœur et que la répression rigide des éléments de beauté de l'âme et de la vie. Car c'est par l'amour et la beauté qu'elle place sur les hommes le joug du Divin. Dans ses créations suprêmes, la vie est changée en une riche œuvre d'art céleste et toute existence en un poème de délice sacré; les richesses du monde sont assemblées et accordées pour un ordre suprême et même les choses les plus simples et les plus ordinaires deviennent merveilleuses par son intuition de l'unité et le souffle de son esprit. Admise dans le cœur, elle élève la sagesse au faîte de l'émerveillement, elle lui révèle les secrets mystiques de l'extase qui surpasse toute connaissance, elle répond à la dévotion par l'ardent attrait du Divin, enseigne à l'énergie et à la force le rythme qui garde harmonieuse et mesurée la puissance de leurs actes et elle projette sur la perfection le charme qui le fait durer à jamais.

Sri Aurobindo, La Mère

MAHAKALI

Mahâkâlî est d'une autre nature. Non l'étendue mais la hauteur, non la sagesse mais la force et l'énergie sont ses pouvoirs particuliers. Il y a en elle une intensité écrasante, une puissante passion de force d'accomplissement, une divine violence s'élançant pour briser toute limite et tout obstacle. Sa divinité entière bondit dans une splendeur d'action tempétueuse; elle est pour la promptitude, l'opération immédiatement efficace, le coup rapide et direct, l'assaut de front qui balaye tout devant lui. Terrible est son visage pour l'asoura, dangereuse et impitoyable sa disposition envers ceux qui haïssent le Divin, car elle est la Guerrière des Mondes qui ne recule jamais devant la bataille. Ne tolérant pas l'imperfection, elle traite rudement dans l'homme toute mauvaise volonté et elle est sévère pour ce qui est obstinément ignorant et obscur; son courroux est immédiat et terrifiant contre la traîtrise, le mensonge et la méchanceté; le mauvais vouloir est à l'instant frappé par son châtiment. Elle ne peut tolérer dans le travail divin l'indifférence, la négligence et la paresse et elle fustige aussitôt, pour réveiller par la douleur, si besoin est, le dormeur intempestif ou le traînard. Les impulsions rapides, droites et franches, les mouvements sans réserve et absolus, l'aspiration qui monte comme une flamme sont la marche de Mahâkâlî. Son esprit est indomptable, sa vision et sa volonté atteignent haut et loin comme le vol de l'aigle, ses pieds sont rapides sur la voie ascendante et ses mains se tendent pour frapper et secourir. Car elle aussi est la Mère; son amour est aussi intense que son courroux et sa bonté est profonde et passionnée. Lorsqu'il lui est permis d'intervenir avec toute son énergie, elle brise en un instant, comme des choses sans consistance, les obstacles qui immobilisent l'aspirant ou les ennemis qui l'assaillent. Si sa colère est redoutable pour l'hostile et la véhémence de sa passion pénible pour le faible et le craintif, elle est aimée et adorée par le grand, le puissant et le noble; car ils sentent que ses coups martèlent et transforment en énergie et en parfaite vérité ce qui est rebelle dans leur matière, redressent ce qui est faussé et pervers et expulsent ce qui est impur ou défectueux. Sans elle, ce qui est fait en un jour eût pu prendre des siècles; sans elle, l'Ananda pourrait être vaste et grave ou bien doux, tendre et beau, mais il perdrait la joie enflammée de ses intensités les plus absolues. À la connaissance, elle donne une puissance conquérante; elle apporte à la beauté et à l'harmonie un mouvement élevé et ascendant, et confère au lent et difficile labeur vers la perfection une impulsion qui multiplie le pouvoir et raccourcit le long chemin. Rien ne peut la satisfaire qui n'atteigne les extases suprêmes, les hauteurs les plus sublimes, les buts les plus nobles, les perspectives les plus vastes. Donc, avec elle est la force victorieuse du Divin et c'est par la grâce de son feu, de sa passion et de sa rapidité que le grand accomplissement peut prendre place maintenant au lieu de plus tard.

Sri Aurobindo, La Mère 

MAHESHWARI

Impériale, Maheshwarî se tient dans la vaste étendue, au-dessus de l'esprit pensant et de la volonté; elle les exalte et les magnifie jusqu'à la sagesse et la grandeur, ou elle les inonde d'une splendeur qui les dépasse. Car elle est la Puissante et Sage qui nous ouvre aux infinités supramentales, à l'immensité cosmique, à la magnificence de la Lumière suprême, au trésor de connaissance miraculeuse et au mouvement illimité des forces éternelles de la Mère. Elle est tranquille et merveilleuse, grande et calme à tout jamais. Rien ne peut l'émouvoir, car en elle est toute la sagesse; et rien ne lui est caché qu'elle choisit de savoir; elle comprend toutes choses et tous les êtres, leur nature et ce qui les meut, la loi du monde, ses époques et comment tout était, est et doit être. En elle est une vigueur qui affronte et dompte toutes choses et rien ne peut prévaloir à la fin contre sa sagesse vaste et intangible et son pouvoir tranquille et supérieur. Égale, patiente et inaltérable dans sa volonté, elle agit avec les hommes suivant leur nature, avec les choses et les événements suivant leur Force et la vérité qui est en eux. De partialité elle n'en a aucune, mais elle suit les décrets du Suprême; elle élève certains, et d'autres elle les abaisse ou les rejette loin d'elle dans l'obscurité. Au sage elle donne une sagesse plus grande et plus lumineuse; à celui qui a la vision, elle donne place à ses conseils; à l'hostile elle impose les conséquences de son hostilité, et elle conduit l'ignorant et le sot selon leur aveuglement. Dans chaque homme elle répond aux différents éléments de sa nature et les traite suivant leur besoin, leur impulsion et la réponse qu'ils appellent, place sur eux la pression voulue ou les laisse à leur liberté chérie pour prospérer dans les voies de l'Ignorance ou pour périr. Car elle est au-dessus de tout, n'est liée par rien, attachée à rien dans l'univers. Pourtant elle a plus que toute autre le cœur de la Mère universelle, car sa compassion est sans fin et inépuisable. À ses yeux tous sont ses enfants et des parcelles de l'Unique, même l'asoura, le râkshasa, le pishâtcha et ceux qui sont révoltés et hostiles. Ses rejets sont simplement un ajournement, ses punitions une grâce. Mais sa compassion n'aveugle pas sa sagesse ni ne détourne son action de la ligne décrétée; car la Vérité des choses est son seul intérêt, la connaissance est le centre de son pouvoir, et de construire notre âme et notre nature avec la Vérité divine est sa mission et son travail.

 Sri Aurobindo, La Mère 

MAHASHAKTI

La Mahâshakti, la Mère universelle, effectue tout ce que sa conscience transcendante transmet du Suprême et elle entre dans les mondes qu'elle a faits : sa présence les remplit et les soutient avec l'esprit divin, et avec la force et la félicité divines qui sustentent tout, et sans quoi ils ne pourraient pas exister. Ce que nous appelons la Nature, ou Prakriti, n'est que son aspect exécutif le plus extérieur. La Mahâshakti dispose et organise l'harmonie de ses forces et de ses procédés; elle contraint la Nature à ses opérations et se meut parmi elles, cachée ou manifestée en tout ce qui peut être vu, expérimenté ou mis dans le mouvement de la vie. Chacun des mondes n'est rien d'autre qu'un jeu de la Mahâshakti de ce système de mondes ou univers, et qui y réside, comme l'Âme et la Personnalité cosmiques de la Mère transcendante. Chacun est une chose qu'elle a vue dans sa vision, accueillie dans son cœur de beauté et de pouvoir et créée dans son Ânanda. 
Mais il y a beaucoup de plans de sa création, beaucoup de pas de la Shakti divine. Au sommet de cette manifestation dont nous faisons partie, il y a les mondes d'existence, de conscience, de force et de félicité infinies, au-dessus desquels la Mère se tient comme le Pouvoir éternel dévoilé. Là, tous les êtres vivent et se meuvent dans une plénitude ineffable et une unité invariable, parce qu'elle les porte en sécurité dans ses bras, à jamais. Plus proches de nous sont les mondes d'une parfaite création supramentale dans lesquels la Mère est la Mahâshakti supramentale, un Pouvoir d'omnisciente Volonté et d'omnipotente Connaissance divines, toujours apparent dans ses œuvres infaillibles et spontanément parfaites dans chaque opération. Là, tous les mouvements sont des pas de la Vérité, tous les êtres sont des âmes, des pouvoirs et des corps de la Lumière divine, toutes les expériences, des mers, des flots et des vagues d'un Ananda absolu et intense. Mais les mondes où nous demeurons sont ceux de l'Ignorance, les mondes du mental, de la vie et du corps, séparés de leur source dans leur conscience, et dont la terre est un centre significatif et son évolution un mouvement décisif. Tout ceci aussi, avec son obscurité, ses luttes et ses imperfections, est supporté par la Mère universelle; ceci aussi est mû et conduit vers son but caché par la Mahâshakti.
La Mère, en tant que Mahâshakti de ce triple monde de l'Ignorance, se tient dans un plan intermédiaire entre la Lumière supramentale, la vie de Vérité, la création de Vérité, qui doit être amenée ici-bas et cette hiérarchie montante et descendante des plans de conscience qui, comme une échelle double, s'enfonce dans l'ignorance de la Matière et escalade à nouveau l'infinité de l'Esprit à travers l'épanouissement de la vie, de l'âme et de l'intellect. Déterminant tout ce qui sera en cet univers et dans l'évolution terrestre par ce qu'elle voit et sent et déverse d'elle-même, elle se tient là, au-dessus des dieux, et toutes ses Personnalités et tous ses Pouvoirs sont émis et placés devant elle pour l'action; elle projette leurs émanations dans ces mondes inférieurs pour intervenir, gouverner, combattre et conquérir, pour guider et accomplir leurs cycles, pour diriger les lignes d'action totales et individuelles de leurs forces. Ces émanations sont les nombreuses formes et personnalités divines dans lesquelles les hommes l'ont adorée sous des noms différents à travers les âges. Mais elle prépare aussi et forme par l'intermédiaire de ces Pouvoirs et de leurs émanations, l'esprit et le corps de ses vibhoûtis, de même qu'elle prépare et forme des esprits et des corps pour lesvibhoûtis de l’Ishwara, afin qu'elle puisse manifester, dans le monde physique et sous le masque de la conscience humaine, quelque rayon de son pouvoir, de sa qualité et de sa présence. Toutes les scènes du jeu terrestre ont été, comme dans un drame, organisées, conçues et jouées par elle avec les dieux cosmiques comme auxiliaires et elle-même comme un acteur voilé.
Non seulement la Mère gouverne tout d'en haut, mais elle descend dans ce triple univers inférieur. D'une manière impersonnelle toutes choses ici-bas, même les mouvements de l'Ignorance, sont elle-même en un pouvoir voilé, sont ses créations dans une substance amoindrie, sont le corps et la force de sa Nature; et elles existent parce que, mue par le fiat mystérieux du Suprême afin d'exécuter quelque chose qui était là-haut parmi les possibilités de l'Infini, elle a consenti au grand sacrifice et a revêtu, comme un masque, l'âme et les formes de l'Ignorance. Mais d'une manière personnelle aussi, elle a daigné descendre ici-bas dans l'Obscurité afin de pouvoir la conduire à la Lumière, dans le Mensonge et l'Erreur afin de les convertir à la Vérité, dans cette Mort afin de la changer en une Vie divinisée, dans la douleur du monde, sa souffrance et son chagrin obstinés pour y mettre fin par l'extase transformante de son sublime Ananda. Dans son profond et grand amour pour ses enfants, elle a consenti à revêtir le manteau de cette obscurité, condescendu à subir les attaques et les influences torturantes des pouvoirs de Ténèbres et de Mensonge, supporté de traverser le portail de cette naissance qui est une mort, pris sur elle les angoisses, les chagrins et les souffrances de la créature, car il semblait qu'ainsi seulement la création pouvait être élevée jusqu'à la Lumière, la joie et la Vérité, jusqu'à la Vie éternelle. C'est le grand sacrifice du Pourousha, mais bien plus profondément l'holocauste de Prakriti, le sacrifice de la Mère divine.

 Sri Aurobindo, La Mère 

L’AVÈNEMENT DE L'AGE SPIRITUEL

SRI AUROBINDO, 

Psychologie du Développement Social, 
(LE  CYCLE HUMAIN),Pondichéry,1916-1918, 
Chp XXIV, 

L'Avènement et le Progrès de l'Age Spirituel.


Pour qu'un âge subjectif, dernière étape d'un cycle social, puisse aboutir à une société spiritualisée et amener l'émergence de l'humanité à un niveau évolutif supérieur, il ne suffit pas que certaines idées favorables à cette tournure de la vie humaine se saisissent du mental collectif de l'espèce et imprègnent les mobiles ordinaires de sa pensée, de son art, son éthique, ses idéaux politiques, son effort social, ni même qu'elles entrent profondément dans sa manière intérieure de penser et de sentir. Il ne suffit pas non plus que l'idée du royaume de Dieu sur la terre, d'un règne de spi­ritualité, de liberté et d'unité, d'une égalité et d'une harmonie réelles et intérieures (et pas seulement d'une égalisation et d'une association extérieures et mécaniques) deviennent définitivement l'idéal de la vie; il ne suffit pas de professer activement que cet idéal est possible et désirable, digne d'être recherché, et que l'on doit lutter pour y atteindre; il ne suffit même pas qu'il devienne la préoccupation directrice du mental humain. Tout cela serait évidemment un très grand pas en avant — un énorme pas si l'on considère ce que sont à présent les idéaux de l'humanité. Ce serait le commencement nécessaire, le milieu mental indispensable à une rénovation vivante de la société humaine en un type plus élevé. Mais en soi, ceci n'aboutirait qu'à une timide entreprise pour  introduire dans la vie humaine et ses institutions quelque reflet de l'esprit manifesté; ou à une entreprise vigoureuse peut-être, mais dont le succès resterait partiel et temporaire. Jusqu'à présent, l'humanité n'a jamais tenté d'aller plus loin sur cette voie. Elle n'a même jamais tenté d'aller jusqu'au bout de ce petit commencement, excepté dans les limites d'un ordre religieux ou d'une communauté particulière, et encore était-ce avec des défauts si sérieux et des limitations si formidables que l'expérience en restait sans effet et sans rapport avec la vie humaine en général. Si nous nous contentons simplement de professer l'idéal et d'admettre son influence générale sur la vie humaine, l'humanité en restera encore à ce petit commencement dans l'avenir. Il faut davantage. Certes, un éveil spirituel général et une aspiration générale dans l'humanité sont le grand pouvoir moteur nécessaire, mais le pouvoir d'effectuation doit être plus grand. Il faut une recréation dynamique de notre humanité individuelle en un type spirituel.
En fait, l'humanité est satisfaite de traiter l'idéal comme une aspiration, qui reste presque totalement à l'état d'aspiration, et elle n'admet l'idéal que comme une influence partielle. On ne permet pas à l'idéal de modeler la vie tout entière, on lui permet seulement de la colorer plus ou moins; on s'en sert même souvent comme d'un paravent ou d'une excuse pour couvrir des activités qui sont diamétralement opposées à son esprit réel. On crée des institutions avec l'intention de donner corps à cet esprit, mais l'intention reste trop légère et l'on considère comme suffisant le fait d'avoir un idéal et de vivre selon ses institutions. Professer un idéal, devient presque une excuse pour ne pas vivre, selon l'idéal; l'existence des institutions suffit à dispenser que l'on insiste sur l'esprit qui a engendré les institutions. Mais de par sa nature même, la spiritualité est subjective et non mécanique; elle n'est rien si elle n'est pas vécue intérieurement, rien si la vie extérieure ne découle pas de cette existence intérieure. Les symboles, les types, les conventions, les idées ne suffisent pas. Un symbole spirituel n'est qu'une étiquette dépourvue de sens si la chose symbolisée n'est pas réalisée en esprit. Une convention spirituelle peut perdre ou répudier son esprit et devenir un mensonge. Il se peut qu'un type spirituel soit un moule temporaire où coule la vie spirituelle, mais c'est aussi une limitation qui peut devenir une prison où elle se fossilise et périt. Une idée spirituelle est un pouvoir, mais seulement quand elle est créatrice intérieurement et extérieurement. Nous sommes ici devant un principe pragmatique qu'il nous faut élargir et approfondir, à savoir que la vérité est ce que nous créons, mais en ce sens d'abord qu'elle est ce que nous créons en nous-mêmes, C'est-à-dire ce que nous devenons. Sans doute, la vérité spirituelle existe-t-elle éternellement au-delà, indépendante de nous, dans les cieux de l'esprit; mais elle n'est d'aucune utilité pour l'humanité ici-bas, elle ne devient pas vérité de la terre, pas vérité de la vie tant qu'elle n'est pas vécue. La perfection divine est toujours là, au-dessus de nous, mais par spiritualité nous entendons que l'homme devienne divin en conscience et en actes, et qu'intérieurement et extérieurement il vive la vie divine; toute signification moindre donnée à ce terme est une ineptie inadéquate ou une imposture.
Pareil accomplissement n'est possible que par un changement individuel de chaque vie humaine, comme le reconnaissent les religions subjectives. L'âme collective est seulement la grande source semi subconsciente de l'existence individuelle, et si elle doit prends  une forme psychologique précise ou assumer un nouveau genre de vie collective, ce ne peut être que par la croissance des individus et par leur pouvoir formateur. L'esprit manifesté par la collectivité et le pouvoir vrai de sa vie seront à l'image de l'esprit et de la vie des individus qui la composent. Une société qui vit par ses institutions et non par ses hommes, n'est pas une âme collective mais une machine; sa vie devient un produit mécanique et cesse d'être une croissance vivante. Par conséquent, l'avènement d'un âge spirituel doit être précédé par l'apparition d'individus de plus en plus nombreux qui ne seront plus satisfaits de l'existence normale, intellectuelle, vitale et physique de l'homme, et qui percevront qu'une évolution supérieure est le but réel de l'humanité et tenteront de la réaliser en eux-mêmes, puis d'y conduire les autres et d'en faire le but reconnu de l'espèce. Dans la mesure où ils réussiront et selon le degré auquel ils pousseront cette évolution, la potentialité encore irréalisée qu'ils représentent, deviendra une possibilité pratique de l'avenir.
Dans le passé, les grands accès de spiritualité se traduisaient généralement par l'avènement d'une religion nouvelle d'un type ou d'un autre qui s'efforçait de s'imposer à l'humanité comme un ordre nouveau universel. Mais cette cristallisation a toujours été, non seulement prématurée mais fausse aussi; elle a empêché plutôt qu'elle n'a favorisé une réalisation profonde et sérieuse. Certes, le but d'un âge spirituel de l'humanité doit s'accorder au but essentiel des religions subjectives, c'est-à-dire une nouvelle naissance, une nouvelle conscience, une évolution ascendante de l'être humain, une descente de l'esprit dans toutes les parties de notre être, une réorganisation spirituelle de notre vie; mais si cet effort se laisse limiter par le vieil appareil familier et les moyens imparfaits d'un mouvement religieux, il enregistrera très probablement un nouvel échec. Un mouvement religieux apporte généralement une Vague d'excitation et d'aspiration spirituelles qui se communique a un grand nombre d'individus et se traduit par une élévation temporaire et une formation pratique, en partie spirituelle, en partie morale, en partie dogmatique. Mais au bout d'une génération ou deux, ou de quelques générations tout au plus, la vague commence à se retirer et la formation reste. Si le mouvement a été très puissant, parce que, à sa source, il y avait une grande personnalité spirituelle, il est possible qu'il laisse derrière lui une influence centrale et une discipline intérieure qui peuvent très bien servir de point de départ à, de nouvelles vagues; mais celles-ci seront de moins en moins puissantes et de moins en moins durables à mesure que le mouvement s'éloignera de sa Source. Car, dans l'intervalle, pour relier les fidèles entre eux et en même temps les distinguer du monde extérieur non régénéré, un ordre religieux se sera mis à grandir, une Église, une hiérarchie, un type de vie éthique fixe et non progressif, une collection de dogmes cristallisés, de cérémonies, d'ostentations et de superstitions sanctifiées, bref une mécanique compliquée pour le salut de l'humanité. Ainsi, la spiritualité se subordonne de plus en plus à une croyance intellectuelle, à des règles extérieures de conduite et à un rituel de surface; les motifs supérieurs se subordonnent aux motifs inférieurs, et la seule chose essentielle, à des supports, des instruments, des accidents. La tentative initiale, spontanée et puissante, qui voulait convertir la vie entière à une existence spirituelle, cède la place à un système fixe de croyances et de morale avec une teinte d'émotion spirituelle; finalement, même cet élément sauveur est dominé par la mécanique extérieure — l'édifice protecteur devient un tombeau. L'Église prend la place de l'esprit et exige que l'on souscrive universellement et formellement à son credo, à son rituel et son ordre; la vie spirituelle n'est plus pratiquée que par les élus, et encore dans les limites prescrites par leur croyance et leur ordre figés. La majorité néglige même cet effort étroit et se contente de remplacer l'appel d'une vie plus profonde par une piété soigneuse, ou négligente. Finalement, on s'aperçoit que l'esprit de la religion est devenu un maigre ruisseau obstrué par les sables; au mieux, quelques brèves submersions occasionnelles du lit desséché de ses conventions, l'empêchent-elles encore de devenir un simple souvenir dans les chapitres défunts du Temps.
L'ambition d'une croyance ou d'une forme religieuse particulière à devenir universelle et à s'imposer, est contraire à la diversité de la nature humaine, et pour le moins contraire à l'un des caractères essentiels de l'Esprit. Car la nature de l'Esprit est une liberté intérieure spacieuse, une vaste unité ou chaque homme doit avoir la possibilité de croître selon sa propre nature. En outre, et c'est encore, une autre source d'échec inévitable, la tendance habituelle de ces religions dogmatiques est de se tourner vers l'Au-delà et de faire de la régénération de la vie terrestre un mobile secondaire; et cette tendance grandit à mesure que s'affaiblit l'espoir originel d'une régénération universelle et immédiate de l'humanité. Par conséquent; même si de nouvelles et nombreuses vagues spirituelles, chacune avec ses puissants mobiles particuliers et ses disciplines particulières, sont nécessairement le signe avant-coureur d'un âge spirituel, elles doivent cependant subordonner leurs prétentions dans le mental collectif de l'espèce et dans celui de ses chefs spirituels en reconnaissant que tous les mobiles et toutes les disciplines sont valables, et que, cependant, nul mobile, nulle discipline n'est entièrement valable, parce que chacune n'est qu'un moyen et non l'unique chose à poursuivre. La seule chose essentielle doit primer, qui est de convertir la vie entière de l'être humain à la direction de l'esprit. 
La clef de l'énigme [...]

LE NOUVEL AGE

SRI AUROBINDO, 

Psychologie du Développement Social, 
(LE  CYCLE HUMAIN),Pondichéry,1916-1918, 
Chp XXIV, 
L'Avènement et le Progrès de l'Age Spirituel.

[...] La clef de l'énigme n'est pas l'ascension de l'homme au ciel, mais, au contraire, son ascension ici-bas en l'esprit et la descente de l'Esprit dans son humanité ordinaire, une transformation de la nature terrestre. C'est cela, et non quelques salut post mortem, qui est la véritable nouvelle naissance attendue par l'humanité comme le couronnement de sa longue marche obscure et douloureuse.
  Par conséquent les individus qui, en cet âge nouveau feront le plus pour l'avenir de l'humanité, seront ceux qui reconnaîtront q'une évolution spirituelle est la destinée de l'être humain, et donc son besoin le plus profond. De même que l'homme animal s'est largement transformé en une humanité mentalisée, et même hautement mentalisée à son sommet, de même le type humain actuel doit maintenant, ou dans l'avenir, évoluer ou se changer (peu importe l'image que nous employons ou la théorie que nous apportons à l'appui) en une humanité spiritualisée, car tel est le besoin de l'espèce et certainement l'intention de la Nature.
Cette évolution ou cette conversion sera l'idéal et la préoccupation des guides spirituels; ceux-ci seront relativement indifférents aux croyances ou aux formes particulières, et laisseront les hommes recourir à celles vers lesquelles ils sont naturellement attirés. Ils tiendront seulement pour essentiels la foi en la conversion spirituelle, l'effort pour la vivre totalement, et toutes la connaissances, quelles qu'elles soient (peu importe le point de vue dont elles se revêtent) susceptibles de se transmuer en cette vie spirituelle.
Ils ne commettront surtout pas l'erreur de croire que ce changement peut s'opérer par un mécanisme et des institutions extérieurs; ils sauront et n'oublieront jamais qu'il doit être vécu intérieurement et par chaque homme, sinon il ne deviendra jamais une réalité pour l'espèce. Ils accepteront en son sens le plus profond la vision intérieure de l'Orient qui enjoint à l'homme de chercher en lui-même le secret de sa destinée et de son salut, mais ils reconnaîtront aussi, tout en lui donnant une tournure différente, l'importance qu'à juste titre l'Occident attache à la vie et à cette règle générale de l’existence: faire au mieux de se connaissances et de ses capacités. Ils ne feront pas de la société une vague toile de fond pour un petit nombre de figures spirituelles lumineuses, ni une plante rigidement clôturée, prisonnière de la terre, dont le seul rôle est de produire la fleur stérile et relativement rare d'une spiritualité ascétique. Ils n'accepteront pas la théorie selon laquelle la masse doit obligatoirement et pour toujours demeurer aux échelons inférieurs de la vie, tandis que le seul petit nombre peut s'élever à l'air libre et à la lumière; au contraire, leur attitude sera celle des grands esprits qui ont lutté pour régénéré la vie terrestre et qui ont gardé leur foi en dépit de tous les échecs précédents. Les échecs sont nécessairement nombreux au commencement de toute grande et difficile tentative, mais vient un moment ou l'expérience des échecs passés peut être mise à profit et où cèdent les portes qui avaient longtemps résisté. Ici, comme dans toutes les grandes entreprises humaines, une déclaration a priori d'impossibilité est un signe d'ignorance et de faiblesse; la devise de l'aspirant qui cherche doit être le solvitur ambulando de l'inventeur: c'est en allant de l'avant que la difficulté se résout. Un vrai commencement doit avoir lieu; le reste est l'oeuvre du temps avec ses accomplissements soudains ou son long et patient labeur.
  L'entreprise est aussi vaste que la vie humaine, et par conséquent les individus qui montrent le chemin prendront la vie humaine entière comme champ d'action. Ces pionniers considéreront que rien ne leur est étranger, rien n'est  en dehors de leur domaine. Car toutes les parties de la vie humaine doivent être embrassées par l'Esprit; non seulement la vie intellectuelle, esthétique, éthique, mais aussi la vie dynamique, vitale et physique, et, par suite, ils n'auront de mépris ni d'aversion pour aucun des niveaux de notre être ni aucune des activités qui en jaillissent, mais ils insisteront sur un changement dans l'esprit et une transmutation de la forme. Dans chaque pouvoir de notre nature, ils chercheront le moyen de conversion qui lui est propre, et, sachant que le Divin est caché en tout, ils auront la certitude que tout peut devenir un moyen de découverte de l'esprit et tout peut se convertir en un instrument de l'existence divine. Et ils verront surtout la grande nécessité de convertir notre mental normal en un mental spirituel, puis d'ouvrir celui-ci à ses étendues supérieures et à son mouvement de plus en plus intégral. Car, pour que le changement décisif puisse s'accomplir, il faut que la raison intellectuelle trébuchante se convertisse en une intuition précise et lumineuse, puis que celle-ci à son tour s'élève aux régions supérieures, au surmental et au supramental ou gnose. La volonté mentale, faillible et vacillante, doit parvenir à la sûreté de la volonté intuitive et accéder à une volonté supérieure, divine et gnos­tique. La douceur psychique, le feu et la lumière de l'âme derrière le coeur, hridayé gouhdyâm, doivent transmuer nos émotions grossières et les égoïsmes endurcis et les désirs criards de notre nature vitale. Toutes les autres parties de notre être doivent subir une conversion analogue et passer sous la contrainte de la force et de la lumière d'en haut. Les guides de la marche spirituelle partiront de la connaissance et des moyens que l'effort du passé a révélés sur cette voie; ils s'en serviront, mais ils ne les prendront pas tels qu'ils sont sans un profond changement néces­saire ni ne se limiteront à ce qui est maintenant connu, ni ne s'accrocheront fidèlement à des systèmes fixes et stéréotypés ou à des combinaisons de résul­tats donnés; ils suivront la méthode de l'Esprit dans la Nature : une constante redécouverte, une for­mulation toujours nouvelle et une synthèse mentale toujours plus large, un puissant remodelage des valeurs profondes du passé, parce que la Vérité gran­dit toujours, s'élargit toujours et n'a pas encore été entièrement découverte ou pas suffisamment établie autrefois; telles sont les voies de l'Esprit vis-à-vis de nos accomplissements passés quand il marche vers la grandeur de l'avenir.
  Cette entreprise représente un suprême et difficile labeur, même pour l'individu, et combien plus encore pour l'espèce. Il se peut qu'une fois commencée, elle n'avance pas rapidement et n'atteigne même pas sa première étape décisive; il se peut qu'elle prenne de longs siècles d'effort avant d'arriver à naître avec quelque permanence. Mais ce n'est pas tout à fait inévitable, car les changements de ce genre dans la Nature semblent avoir pour principe une longue et obscure préparation suivie d'un rassemblement rapide, d'une précipitation des éléments dans une nouvelle naissance — une conversion brusque, une transformation qui fait figure de miracle par sa lu­mineuse instantanéité. Et même quand le premier changement décisif aura été effectué, il est certain que l'humanité tout entière ne sera pas capable de s'élever à ce niveau. Il ne peut manquer de se pro­duire une division entre ceux qui sont capables de vivre au niveau spirituel et ceux qui sont seulement capables de vivre dans la lumière qui en descend au niveau mental. Et en dessous aussi, il se pourrait qu'il reste une grande masse influencée d'en haut, mais pas encore prête pour la lumière. Mais, même cela, serait déjà une transformation, un commence­ment qui dépasserait de loin tout ce qui a été accom­pli jusqu'à présent. Cette hiérarchie n'impliquerait pas, cependant, comme dans notre existence vitale actuelle, une domination égoïste du moins développé par le plus, développé; au contraire, les aînés de la race guideraient leurs frères plus jeunes et travaille­raient sans cesse à les élever à un niveau spirituel plus haut et vers des horizons plus vastes. Et pour les guides aussi, l'ascension aux premiers niveaux spiri­tuels ne serait pas la fin de la marche divine, pas un sommet qui ne laisse plus rien à accomplir sur la terre. Des niveaux plus élevés encore restent à découvrir au sein du monde supramental, ainsi que le savaient les anciens poètes védiques "qui parlaient de la vie spirituelle comme d'une ascension constante:


"Ô Toi aux cent pouvoirs, les prêtres du Mot T'escaladent comme une échelle. Tandis que l'on monte de cime en cime, apparaît tout ce qui reste à faire¹."

Mais une fois la base assurée, le reste se révèle et s'épanouit progressivement —l'âme est sûre de son chemin. C'est ce qu'exprimaient encore les anciens chantres védiques:


"Un état naît d'un autre, une enveloppe après l'autre devient consciente de la connaissance. Sur les genoux de la Mère, l'âme Voit²."

Tel est du moins l'espoir le plus haut, le destin à possible qui s'offre à la vision humaine; et c'est cette possibilité que le progrès du mental humain semble sur le point de cultiver à nouveau. Si la lumière qui est en train de naître, grandit, si le nombre des indi­vidus qui cherchent à réaliser cette possibilité en eux-mêmes et dans le monde, s'accroît, et s'ils arrivent un peu plus près du vrai chemin, alors, l'Esprit qui est ici dans l'homme comme une divinité maintenant ca­chée, comme une lumière et un pouvoir en croissance, descendra plus pleinement dans l'âme de l'humanité et dans les grandes individualités en qui la lumière et le pouvoir sont les plus intenses, et ce sera l'Ava­târ d'une Divinité d'en haut encore jamais vue ni jamais devinée. Alors, s'accomplira le changement qui prépare la transition de la vie humaine et de ses limites actuelles à des horizons plus larges et plus purs; l'évolution terrestre aura pris le grand élan ascendant dans la progression divine et accompli l'étape révélatrice, dont la naissance de l'homme pensant et aspirant au sein de la nature animale, n'était qu'une obscure préparation et une promesse lointaine.



¹Rig Véda 1.10.1,2.

         brahmânas twâ shatakratô
         oud vamsham iva yémire;

        yat sdnoh sânoum ârouhat,

        bhoûri aspashta kartwam.


²Rig Véda V.19.1.


       abhyavasthâh pra jâyanté,

   pra vavrer vavrish chikéta; 
  oupasthé mâtour si chasteté.


Entrer en rapport avec Dieu

 Dans les profondeurs se trouvent une plus grande profondeur, dans les hauteurs une hauteur plus grande. L'homme parviendra aux frontières de l'infini bien avant d'avoir atteint à la plénitude de son être. Car cet être est infinité, cet être est Dieu. 
  J'aspire à la force infinie, à la connaissance infinie, à la béatitude infinie. Puis-je y atteindre? Oui, mais la nature même de l'infinité est de n'avoir pas de fin. Ne dis donc point "je L'atteins", mais "je Le deviens". L'homme ne peut atteindre Dieu qu'en devenant Dieu.
  Mais avant de L'atteindre, il peut entrer en rapport avec Lui. Entrer en rapport avec Dieu, c'est là le Yoga; c'est le ravissement suprême et c'est la plus noble utilité. L'homme a déjà accédé, dans les limites de son humanité actuelle, à certaines de ces relations: on les appelle prière, culte, adoration, sacrifice, pensée, foi, science, philosophie. Il en est d'autres encore au-delà de nos capacités actuelles, mais qui seront accessibles à l'humanité qui doit évoluer. C'est à ces relations que les divers disciplines appelées d’ordinaire yoga nous conduisent.
  Peut-être ne Le connaissons-nous pas comme Dieu, mais comme Nature, comme notre Moi le plus haut, comme Infinité, comme un but ineffable. C'est ainsi que le Bouddha s'est approché de Lui, ainsi que L'approche le rigide Adwaïti. L'athée lui-même peut L'atteindre. Pour le matérialiste, Il se déguise en la matière. Il attend le nihiliste, embusqué au sein de l'Annihilation.
[Quelle que soit la façon dont les hommes viennent à Moi, de cette façon même Je les accueille en Mon amour].


LA MANIFESTATION SUPRAMENTALE

LA MANIFESTATION SUPRAMENTALE SUR LA TERRE
 SRI AUROBINDO-Pondichéry,1950

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