Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

L'influence de la religion de l'humanité



    Il suffit de comparer la vie de l'homme, sa pensée, ses senti­ments, il y a un siècle ou deux, avec sa vie, sa pensée et ses sentiments dans la période d'avant-guerre [1914-1918] pour voir combien l'influence de cette religion de l'humanité a été grande et comme son travail a été fructueux. Elle a accompli rapidement bien des tâches que la religion orthodoxe avait été incapable de réaliser concrètement ; et ceci, surtout, parce qu'elle a cons­tamment agi comme un dissolvant critique et intellectuel, un adversaire impitoyable de ce qui est, un inébranlable champion de ce qui sera, toujours fidèle à l'avenir, tandis que la religion orthodoxe s'est alliée aux puissances du présent, et même du passé, s'est enchaînée en pactisant avec elles et, au mieux, n'a su agir que comme une force de modération et non comme une force de réforme. De plus, cette religion a foi en l'humanité et en son avenir terrestre et, par conséquent, elle peut aider au progrès humain sur la terre, tandis que les religions orthodoxes regardaient la vie terrestre de l'homme avec des yeux de pieuse douleur et d'affliction, et l'invitaient très expéditivement à sup­porter avec paix et contentement les grossièretés, les cruautés, les oppressions et les tribulations de cette vie, et même à leur faire bon accueil pour apprendre à apprécier et à gagner la vie meilleure qui lui sera accordée dans l'au-delà. La foi, même la foi intellectuelle, accomplit toujours des miracles; et en effet, cette religion de l'humanité, même sans avoir pris de forme corporelle ni d'apparence militante et sans moyens visibles de réalisation, a cependant été capable d'effectuer en grande partie ce qu'elle se proposait d'accomplir. Jusqu'à un certain point, elle a humanisé la société, humanisé la loi et les sanctions pénales, humanisé l'attitude de l'homme envers l'homme, aboli la torture légale et les formes les plus grossières de l'esclavage, relevé ceux qui étaient rabaissés et déchus ; elle a donné de vastes espoirs à l'humanité, stimulé la philanthropie, la charité et le service du genre humain, encouragé partout le désir de la liberté, mis un frein à l'oppression et réduit considérablement ses manifestations les plus brutales. Elle avait presque réussi à humaniser la guerre, et y serait peut-être parvenue tout à fait sans l'intervention contraire de la science moderne. Elle a per­mis à l'homme de concevoir qu'un monde sans guerre était imaginable sans qu'il soit besoin d'attendre le millénium des chrétiens. En tout cas, un certain changement s'est produit ; au lieu d'une paix qui était un rare interlude au milieu d'une guerre constante, la guerre est devenue un interlude, encore trop fré­quent, au milieu d'une paix qui n'est encore qu'une paix armée. Ce n'est peut-être pas un grand pas, mais c'est tout de même un pas en avant. Elle a également apporté une nouvelle conception de la dignité de l'homme et ouvert des idées et des perspectives nouvelles à son éducation, son développement, ses potentialités. Elle a répandu la lumière, rendu l'homme plus sensible à sa responsabilité vis-à-vis du progrès et du bonheur de l'espèce; elle a haussé le respect de soi et les capacités moyennes de l'humanité elle a donné l'espoir au serf, la volonté d'être lui-même à l'opprimé et fait du travailleur, de par sa qualité d'homme, l'égal potentiel du riche et du puissant. Certes, si nous comparons ce qui est et ce qui devrait être — l'accom­plissement actuel et l'idéal —, tout ceci ne semblera qu'un maigre travail de préparation. C'est pourtant une remarquable carrière pour un siècle et demi de travail, ou un peu plus, et pour un esprit dépourvu de corps qui devait travailler avec les instruments du bord et qui n'avait encore ni forme ni habitation ni appareil visible lui permettant une action concentrée. Mais peut-être est-ce en cela que résidaient son pouvoir et son avan­tage, parce que c'est cela qui l'a empêché de se cristalliser dans une forme et de s'y pétrifier, ou, du moins, de perdre la liberté et la subtilité plus grandes de son action.
     Cependant, si. elle veut réaliser tout son avenir, cette idée ou cette religion de l'humanité doit se rendre plus explicite, plus insistante, plus catégoriquement impérieuse. Sinon, elle n'agira clairement que dans la pensée d'une élite tandis que son in­fluence sur la masse restera mitigée, et elle ne deviendra pas la règle de la vie humaine. Et tant qu'il en sera ainsi, elle ne pourra pas prévaloir entièrement contre son ennemi principal. Cet ennemi — l'ennemi de toute religion vraie — est l'égoïsme humain, l'égoïsme de l'individu, l'égoïsme de classe et de na­tion. Elle a pu, pour un temps, adoucir ces égoïsmes, les atté­nuer, les forcer à mettre un frein à leurs manifestations les plus arrogantes et les plus visibles, les plus brutales ; elle a pu les obliger à adopter des institutions meilleures, mais non à céder la place à l'amour de l'humanité, non à reconnaître une unité réelle entre les hommes. Car tel doit être essentiellement le but de la religion de l'humanité, comme ce doit être le but terrestre de toute religion humaine : l'amour, la reconnaissance mutuelle d'une fraternité des hommes, un sens vivant de l'unité humaine et une pratique de l'unité humaine dans la pensée, dans les sentiments et dans la vie; et tel est l'idéal qui fut pour la première fois exprimé dans l'ancien hymne védique*, il y a des milliers d'années, et qui restera toujours la plus haute injonction de l'Esprit en nous à la vie humaine sur la terre. Tant que ceci ne sera pas accompli, la religion de l'humanité ne sera pas accomplie. Quand ceci sera fait, le seul changement nécessaire aura été réalisé, le changement psychologique sans lequel au­cune unité formelle et mécanique, politique et administrative, ne peut être réelle et sûre. Si ce seul changement s'effectue, l'unification extérieure ne sera peut-être même pas indispen­sable, ou si elle l'est, elle se produira naturellement — non par des moyens catastrophiques comme il semble probable mainte­nant, mais par la seule insistance du mental humain — et elle sera garantie par un besoin essentiel de notre nature humaine, plus développée et plus parfaite.
     La question reste de savoir si une religion de l'humanité, une religion purement intellectuelle et sentimentale, peut suffire à accomplir un aussi vaste changement dans notre psychologie. La faiblesse de l'idée intellectuelle, même quand elle s'appuie sur un appel aux sentiments et aux émotions, est de ne pas pénétrer au centre de l'être humain. L'intellect et les sentiments sont seulement des instruments de l'être, et ils peuvent être, ou bien des instruments de la forme extérieure et inférieure, ou bien des instruments de l'homme supérieur et intérieur : des serviteurs de l'ego ou des transmetteurs de l'âme.

 *Il s'agit d'un hymne du rishi Samvanana Anguîrasa à Agni, la Flamme intérieure, qui conduit le voyage de l'être humain à la découverte du monde de la vérité ou monde solaire.

Sri Aurobindo, L’IDÉAL DE L’UNITÉ HUMAINE
CHAPITRE XXXIV, La religion de l'humanité   





L'idée fondamentale de la religion de l'humanité



L'idée fondamentale peut s'énoncer ainsi : l'humanité est la divinité que l'homme doit adorer et servir; le respect, le service, le progrès de l'être humain et de la vie humaine sont le devoir principal et le but principal de l'esprit humain. Nulle autre idole ne doit prendre sa place, ni la nation, ni l'État, ni la famille, ni rien autre ; et ceux-ci ne sont dignes de respect que dans la mesure où ils sont des images de l'esprit humain, consacrant sa présence et aidant à sa manifestation. Mais lorsque le culte des idoles cherche à usurper la place de l'esprit et montre des exigences incompatibles avec son service, il doit être rejeté. Aucune injonction des vieilles croyances, fussent-elles reli­gieuses, politiques, sociales ou culturelles n'est valable quand elle contredit les droits de l'esprit. La science elle-même, bien qu'idole en chef moderne, ne doit pas être autorisée à avoir des exigences contraires au tempérament éthique de l'esprit et à ses fins morales, car la science n'a de valeur que dans la mesure où, par la connaissance et le progrès, elle aide et sert la religion de l'humanité. La guerre, la peine de mort, la destruction de la vie humaine, la cruauté sous toutes ses formes, qu'elle soit commise par l'individu, l'État ou la société (et non seulement la cruauté physique mais la cruauté morale, la dégradation de tout être humain ou de toute classe d'êtres humains sous n'importe quel prétexte spécieux ou dans n'importe quel intérêt), l'oppression et l'exploitation de l'homme par l'homme, d'une classe par une autre, d'une nation par une autre, et toutes les habitudes de vie, toutes les institutions sociales du même genre, que la religion et la morale ont pu tolérer autrefois ou même favoriser en pra­tique, quoi qu'elles en disent dans leurs règles ou leur credo idéal, sont des crimes contre la religion de l'humanité. Abomi­nables à sa pensée éthique, interdits par ses principes primor­diaux, ils doivent être toujours combattus et, jamais, à aucun degré, tolérés. L'homme doit être sacré pour l'homme, indépendamment de toute distinction de race, de croyance, de cou­leur, de nationalité, de statut, de position politique ou sociale. Le corps de l'homme doit être respecté, protégé de la violence et des outrages, fortifié par la science contre la maladie et contre une mort évitable. La vie de l'homme doit être tenue pour sacrée, garantie, fortifiée, ennoblie, exaltée. Le cœur de l'homme doit être considéré comme sacré aussi ; il doit avoir le champ libre, être protégé de toute profanation, tout étouffement, toute mécanisation et libéré des influences amoindrissantes. Le men­tal de l'homme doit être délivré de toute entrave ; il doit avoir la liberté, l'espace et des facilités, recevoir tous les moyens d'édu­cation et de développement, et organiser le jeu de ses pouvoirs au service de l'humanité. Et en outre, tout ceci ne doit pas être considéré comme un pieux sentiment ni comme une abstraction, mais être pratiquement et pleinement reconnu en la personne des hommes, des nations et du genre humain. Tel est, dans ses grandes lignes, l'idée ou l'esprit de la religion intellectuelle de l'humanité.




Sri Aurobindo, L’IDÉAL DE L’UNITÉ HUMAINE

CHAPITRE XXXIV, La religion de l'humanité  

La religion de l'humanité




Une religion de l'humanité peut se présenter de deux façons, comme un idéal intellectuel et sentimental, un dogme vivant ayant des effets intellectuels, psychologiques et pratiques, ou comme une aspiration et une règle de vie spiri­tuelles, et elle peut être en partie le signe, en partie la cause d'un changement d'âme dans l'humanité. La religion intellectuelle de l'humanité existe déjà jusqu'à un certain point, à la fois comme une croyance consciente dans la pensée d'un petit nombre et comme une ombre active dans la conscience de l'espèce. C'est l'ombre d'un esprit qui n'est pas encore né, mais qui se prépare à naître. Le monde matériel, notre monde, est ainsi peuplé d'ombres puissantes, spectres de choses mortes et esprits de choses pas encore nées, sans parler des éléments pleinement incarnés du présent. Les spectres des choses mortes sont des réalités très encombrantes et ils abondent à présent : spectres de religions mortes, d'arts morts, de moralités mortes, de théories politiques mortes, qui tous prétendent encore garder leur corps pourrissant ou animer partiellement le corps des choses exis­tantes. Répétant obstinément les formules sacrées du passé, ils hypnotisent les intelligences retardataires et intimident même la fraction progressiste de l'humanité. Puis, il y a les esprits à naître et encore incapables de revêtir un corps défini, mais qui sont déjà nés dans le mental et qui existent en tant qu'influences que le mental humain perçoit et auxquelles il répond aujour­d'hui d'une façon confuse et désordonnée. La religion de l'hu­manité est mentalement née au dix-huitième siècle; c'est le mânasa-poutra ["L'enfant né du mental"] des penseurs rationalistes qui l'inventèrent pour détrôner le spiritualisme formaliste du christianisme ecclésias­tique. Elle a tenté de se trouver un corps dans le Positivisme, qui a voulu formuler les dogmes de cette religion mais sur une base trop lourdement et trop rigoureusement rationaliste pour pouvoir être acceptée même par l'Âge de la Raison. L'humanitarisme en est le résultat sentimental le plus marquant. La philanthropie, le service social et autres activités similaires, sont l'expression extérieure de ses bonnes œuvres. La démocratie, le socialisme et le pacifisme sont dans une large mesure ses sous-produits, ou, du moins, doivent à sa présence intérieure une grande part de leur vigueur.

Sri Aurobindo, L’IDÉAL DE L’UNITÉ HUMAINE
CHAPITRE XXXIV, La religion de l'humanité     


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