Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

La période de construction nationale



    Dans la Nature physique, les organismes vivants ne peuvent pas vivre entièrement sur eux-mêmes ; ils vivent par des échanges avec les autres organismes vitaux, ou en partie par des échanges et en partie en dévorant les autres, car tels sont les procédés d'assimilation communs à la vie physique séparée. Par contre, quand la vie s'unifie, une assimilation est possible qui dépasse l'alternative de s'entre-dévorer ou de continuer à rester séparé et distinct en limitant l'assimilation à une mutuelle réception des énergies déchargées par chaque vie sur les autres. Au lieu de cela, les unités peuvent s'associer et se subordonner consciemment à l'unité générale, qui grandit alors par le processus de leur rassemblement. Quelques-unes d'entre elles, il est vrai, sont tuées et utilisées comme matériaux de nouveaux éléments, mais elles ne peuvent pas toutes être traitées ainsi ; elles ne peuvent pas toutes être dévorées par une unité dominatrice, sinon il n'y aurait ni unification ni création d'une unité plus vaste, ni continuité d'une vie plus grande, mais seulement une survie temporaire de l'élément dévorant par la digestion et l'utilisation de l'énergie des dévorés. Pour l'unification des agrégats humains, le problème est donc celui-ci : comment les unités composantes pourront-elles se subordonner à une nouvelle unité sans mourir et disparaître ?
    La faiblesse des vieilles unités impériales nées de la conquête, était leur tendance à détruire les unités plus petites, qu'elles assimilaient afin d'en nourrir la vie de l'organe dominateur, comme l'a fait l'Empire romain. La Gaule, l'Espagne, l'Afrique, l'Égypte furent donc anéanties, transformées en matière morte, tandis que leurs énergies étaient sucées par le centre : Rome. L'empire est ainsi devenu une immense masse moribonde qui a nourri Rome pendant plusieurs siècles. Mais avec cette méthode, la vie s'épuise chez les nations sujettes, et la voracité du centre dominateur finit par n'avoir plus de source où puiser de l'énergie nouvelle. Au début, le meilleur de la force intellectuelle des provinces conquises s'est écoulé vers Rome, et leur énergie vitale y a déversé en abondance force militaire et aptitude au gouvernement ; mais finalement, ce double courant s'est tari et on a vu s'éteindre, d'abord l'énergie intellectuelle de Rome, puis ses aptitudes militaires et politiques au sein d'une mort générale. La civilisation romaine n'aurait même pas vécu si longtemps sans les idées et les impulsions nouvelles qu'elle recevait de l'Orient. Cependant, ces échanges n'avaient ni la vigueur ni la continuité qui dans le monde moderne, marquent le flux et le reflux toujours nouveaux des vagues de pensées et des impulsions de vie ; ils ne pouvaient pas revivifier vraiment la vitalité appauvrie du corps impérial, ni même arrêter bien longtemps le processus de sa décomposition. Quand l'étreinte de Rome s'est relâchée, le monde qu'elle avait si fermement étranglé n'était plus depuis longtemps qu'un énorme mort-vivant, décoratif, magnifiquement organisé, mais incapable d'une nouvelle organisation ni de se régénérer lui-même; sa vitalité n'a pu être restaurée que par l'invasion du vigoureux monde barbare venu des plaines de Germanie, des steppes au-delà du Danube et des déserts d'Arabie. Il a fallu que la dissolution précédât un mouvement de construction plus solide.
    Au cours de la période de construction nationale au Moyen Âge, nous voyons la Nature réparer cette erreur première. En vérité, quand nous parlons des "erreurs de la Nature", nous nous servons d'une image empruntée illégitimement à notre psychologie humaine et à notre expérience ; car, dans la Nature, il n'est pas d'erreurs, mais seulement une cadence délibérée et des allées et venues qui suivent un rythme préfiguré, dont chaque pas a un sens et une place dans l'action et les réactions de sa marche progressive. L'écrasante domination de l'uniformité romaine était un artifice, non pas pour tuer d'une façon permanente mais pour décourager l'excessive vitalité séparatiste des petites unités anciennes afin qu'au temps de leur renaissance, elles ne présentent plus un obstacle insurmontable à la croissance d'une unité nationale véritable. Ce qu'une unité nationale peut perdre à ne pas passer par cette cruelle discipline (nous laisserons de côté le danger d'une mort réelle, comme ce fut le cas pour l'Assyrie et la Chaldée, et les gains spirituels ou autres que l'on peut acquérir en évitant cette méthode), nous est montré par l'exemple de l'Inde où les empires Maurya, Goupta, Andhra, Mogol, si énormes, puissants et bien organisés qu'ils fussent, n'ont jamais réussi à passer leur rouleau compresseur sur la vie trop fortement indépendante des unités subordonnées, pas plus sur la communauté villageoise que sur les groupements régionaux ou linguistiques. Il a fallu la pression d'un régime qui n'était ni d'origine indigène ni centré dans le pays, la domination d'une nation étrangère entièrement différente par sa culture et moralement cuirassée contre les sympathies et les attractions de l'atmosphère culturelle de l'Inde, pour faire en un siècle, le travail que deux mille ans d'impérialisme plus relâché n'avaient pu accomplir. Ce procédé implique nécessairement une pression cruelle et souvent dangereuse et la démolition des vieilles institutions ; car la Nature, lasse de l'opiniâtre immobilité d'une résistance vieille comme les âges, semble fort peu se soucier du nombre des beautés et des valeurs détruites, pourvu que son but principal soit atteint ; mais nous pouvons être sûrs que s'il y a destruction, cette destruction était indispensable pour parvenir au but.


Sri Aurobindo, L'idéal de l'unité humaine,

Chapitre XII, L'ancien cycle pré-national de formation des empires – Le cycle moderne de formation des nations

Le rêve irréalisé de l'unification de l'Europe


La formation de l'unité nationale vraie est un problème d'agrégation humaine légué au Moyen Âge par l'Antiquité, nous l'avons vu. L'Antiquité est partie de la tribu, de la Cité, du clan, du petit État régional et tous étaient des unités mineures vivant au milieu d'autres unités semblables par le type général et qui étaient habituellement apparentées par le langage et le plus souvent ou en grande partie par la race. Ces unités mineures se distinguaient des autres groupes d'humanité par une tendance à une civilisation commune et par des circonstances géographiques favorables qui protégeaient à la fois leurs ressemblances entre elles et leur diversité par rapport aux autres. Ainsi, la Grèce, l'Italie, la Gaule, l'Égypte, la Chine, la Perse médique, l'Inde, l'Arabie, Israël, débutèrent par une agrégation culturelle et géographique imprécise qui en fit des unités culturelles séparées et distinctes avant même qu'elles fussent devenues des unités nationales. À l'intérieur de cette unité imprécise, tribus, clans, cités et États régionaux formaient autant de points d'unité distincts, vigoureux et compacts au milieu de la masse générale, qui, certes, sentaient de plus en plus puissamment la divergence et l'opposition de leur unité culturelle globale par rapport au monde extérieur, mais qui pouvaient sentir aussi, et souvent d'une façon beaucoup plus tangible et plus aiguë, leurs propres divergences, oppositions et contrastes mutuels. Quand le sens des distinctions locales était plus aigu, le problème de l'unification nationale était nécessairement aussi plus difficile, et sa solution, quand on la trouvait, tendait à être plus illusoire.

Dans la plupart des cas, on a tenté de trouver une solution. Elle a réussi en Égypte et en Judée au milieu même de cet ancien cycle de l'évolution historique; mais en Judée certainement, et probablement en Égypte, le résultat complet n'a pu s'obtenir que par la sévère discipline de la sujétion à un joug étranger. Quand cette discipline a fait défaut, quand l'unité nationale s'est accomplie du dedans pour ainsi dire (généralement par le triomphe du plus fort des clans, cités ou unités régionales comme il en fut à Rome, en Macédoine et parmi les clans montagnards de la Perse), le nouvel État, au lieu d'attendre d'avoir solidement assis son œuvre et posé en profondeur les bases vigoureuses de son unité nationale, s'est aussitôt mis à dépasser les nécessités immédiates et s'est embarqué dans une carrière de conquêtes. Avant que les racines psychologiques de l'unité nationale n'eussent été profondément enfoncées, avant que la nation fût solidement consciente d'elle-même et irrésistiblement en possession de son unité, invinciblement attachée à elle, l'État souverain, entraîné par l'impulsion militaire qui l'avait porté au pouvoir, tentait aussitôt de former par les mêmes moyens un agrégat impérial plus vaste. L'Assyrie, la Macédoine, Rome, la Perse, et plus tard l'Arabie, ont toutes suivi la même tendance et le même cycle. La grande invasion de l'Europe et de l'Asie occidentale par la race gaélique, puis la désunion et le déclin de la Gaule qui suivirent, furent probablement dus au même phénomène et sont le résultat d'une unification encore plus prématurée et plus mal formée que celle de la Macédoine. Toutes furent le point de départ de grands mouvements impériaux avant d'être devenues la pierre angulaire d'une unité nationale solidement bâtie.

Ces empires ne pouvaient donc pas durer. Quelques-uns subsistèrent plus longtemps que d'autres parce qu'ils avaient posé des fondations plus solides au sein de l'entité nationale centrale, comme l'avait fait Rome en Italie. En Grèce, le premier unificateur, Philippe, avait fait une ébauche d'unification rapide, mais imparfaite, dont la rapidité n'avait été possible que grâce à l'hégémonie préalable, mais plus lâche encore, de Sparte. Eût-il été suivi d'un homme de talent patient au lieu d'un homme de vaste imagination et de suprême génie, cette première ébauche pratique aurait pu être complétée, fortifiée, et une œuvre durable accomplie. Celui qui commence par fonder à grande échelle et vite, a toujours besoin pour successeur d'un talent ou d'un génie organisateur et non d'un foudre d'expansion. César suivi d'Auguste, donne une œuvre d'une durée massive ; Philippe suivi d'Alexandre, donne un accomplissement d'une vaste importance pour le monde, par ses résultats, mais c'est seulement la splendeur d'un éclat de courte durée. Rome, à qui la prudente Nature avait refusé tout homme de génie éminent tant qu'elle n'avait pas fermement unifié l'Italie et posé les bases de son empire, a pu construire beaucoup plus solidement ; et encore, n'est-ce pas comme centre et tête d'une grande nation qu'elle a fondé cet empire, mais toujours comme une cité prépondérante qui se servait de l'Italie sujette comme d'un tremplin pour bondir sur le monde environnant et le subjuguer. Elle a dû donc faire face à un problème d'assimilation beaucoup plus difficile, celui d'une nébuleuse de nations et de cultures établies ou encore rudimentaires, différentes de la sienne, avant d'avoir appris à appliquer au nouveau problème l'art d'une unification complète et absolue à une échelle plus petite et plus facile, et avant d'avoir pu souder en un seul organisme national vivant, non plus romain mais italien, les éléments de différence et d'identité que représentaient les facteurs gaulois, latins, ombriens, osques et gréco-apuliens dans l'ancienne Italie. Par conséquent, bien que son empire ait duré plusieurs siècles, c'est au prix d'une vaste dépense d'énergie, de vitalité et de vigueur intérieure, que Rome a pu temporairement le conserver; elle n'a pas réussi à accomplir son unité nationale, ni une unité impériale durable, et tels les autres empires anciens, le sien s'est effondré pour faire place à une ère nouvelle de construction nationale véritable.

Il est nécessaire de souligner où gît l'erreur. L'organisation administrative, politique et économique de l'humanité en agrégats plus ou moins grands est un travail qui relève fondamentalement du même ordre de phénomènes que la création d'un organisme vivant dans la Nature physique. C'est-à-dire que la Nature se sert essentiellement de méthodes extérieure et physiques qui obéissent aux principes d'énergie de la vie physique pour créer des formes vivantes, bien que son but secret soit de libérer, de manifester et de mettre solidement en action un principe supraphysique et psychologique latent derrière les opérations de la vie et du corps. Construire un corps et un fonctionnement vital solides et durables pour un ego collectif distinct, puissant, bien centré et bien ramifié, tel est son but et sa méthode. Au cours de ce processus, nous l'avons vu, de petites unités distinctes sont tout d'abord formées au sein d'une unité plus large, mais plus lâche ; ces petites unités ont une forte existence psychologique et un corps, un fonctionnement vital bien développés, tandis que la masse plus large possède un sens psychologique et une énergie vitale inorganisés et qui n'ont pas la puissance d'un fonctionnement précis : le corps est une quantité fluide, une masse semi-­nébuleuse, ou tout au plus mi-fluide mi-solide, un protoplasme plutôt qu'un corps. Cet ensemble doit à son tour être formé et organisé ; il faut construire pour lui une forme physique solide, un fonctionnement vital bien défini et une réalité psychologique claire, une conscience de soi, une volonté mentale de vivre.

Ainsi se forme une nouvelle unité plus grande ; et de nouveau celle-ci se trouve au milieu d'un certain nombre d'unités similaires qu'elle considère tout d'abord comme hostiles et tout à fait différentes d'elle-même, puis elle entre dans une sorte de communauté avec elles, tout en restant différente, jusqu'à ce que nous voyions se répéter le phénomène originel d'un certain nombre d'unités distinctes, plus petites, groupées au sein d'une unité plus vaste, mais lâche. Les unités incluses sont plus grandes et plus complexes qu'autrefois, l'unité englobante est aussi plus grande et plus complexe qu'avant, mais la position essentielle est la même et le problème à résoudre identique. Ainsi, au début, nous observons le phénomène de Cités et de peuples régionaux coexistant comme des parties désunies d'une unité géographique et culturelle vague, telles l'Italie et l'Hellade, et le problème était alors de créer la nation italienne ou hellénique. Puis s'est présenté le phénomène des unités nationales formées, ou en formation, qui coexistaient comme des parties désunies d'une vague unité géographique et culturelle : la chrétienté d'abord, puis l'Europe ; le problème était donc d'unir cette chrétienté ou cette Europe ; or, cette union, bien qu'elle ait été plus d'une fois conçue par des hommes d'État ou des penseurs politiques, n'a jamais été réalisée, et à vrai dire n'a jamais même été ébauchée. Avant que ses difficultés n'eussent pu être résolues, le mouvement moderne et ses forces d'unification nous ont présenté un phénomène nouveau et plus complexe, celui d'un certain nombre d'unités nationales et impériales englobées dans le réseau commercial de plus en plus étroit et dans l'interdépendance vitale vague, mais grandissante, de toute l'humanité ; et le problème connexe de l'unification de l'humanité éclipse déjà le rêve irréalisé de l'unification de l'Europe.
 
Sri Aurobindo, L'idéal de l'unité humaine,

Chapitre XII, L'ancien cycle pré-national de formation des empires – Le cycle moderne de formation des nations

 

 

Les petites unités libres et l'unité supérieure centralisée

      Les petites communautés humaines auxquelles chacun peut prendre aisément une part active et où tous ressentent promptement et intensément les idées et les mouvements (qui peuvent alors rapidement grandir et prendre forme sans qu'une organisation étendue et compliquée soit nécessaire), se tournent naturellement vers la liberté dès qu'elles cessent d'être préoccupées par la nécessité immédiate et absorbante de leur propre conservation. Dans un milieu comme celui-là, les formes de gouvernement comme la monarchie absolue, l'oligarchie des­potique, la papauté infaillible ou quelque classe théocratique sacrosainte, ne peuvent pas prospérer à leur aise. Elles n'ont pas, pour soutenir leur prestige, l'avantage d'être éloignées des masses et hors de portée des critiques quotidiennes de la mentalité individuelle; elles ne peuvent pas non plus arguer de la nécessité pressante d'uniformiser de grandes multitudes et de vastes étendues, qui, ailleurs, leur permet d'asseoir et de maintenir leur pouvoir. C'est pourquoi nous voyons à Rome le régime monarchique incapable de se maintenir, et la Grèce le considère comme une brève et anormale usurpation, tandis que la forme oligarchique de gouvernement, bien que plus vigoureuse, n'a pas pu s'assurer une suprématie exclusive ni une stabilité durable, sauf dans une communauté purement militaire comme Sparte. La tendance à la liberté démocratique qui fait que chaque homme participe naturellement à la vie civique et aux institutions culturelles de l'État, qu'il possède une voix égale à la réglementation de la loi et de la politique et prend part à leur exécution dans toute la mesure où son droit de citoyen et sa capacité individuelle le lui permettent, était innée dans l'esprit de la Cité libre et inhérente à sa forme. À Rome, cette tendance existait aussi, mais elle n'a pu grandir aussi rapidement ni se réaliser aussi complètement qu'en Grèce du fait des nécessités d'un État militaire et conquérant qui, pour diriger sa politique étrangère et ses opérations militaires, avait besoin d'un chef absolu, un "Imperator", ou d'un petit corps oligarchique; mais même là, l'élément démocratique n'a jamais fait défaut et la tendance démocratique était si forte qu'elle a commencé à agir et à croître presque depuis les temps préhistoriques et au milieu même des luttes constantes de Rome pour assurer sa propre conservation et son expansion ; elle n'a été exclue que pendant les conflits suprêmes, tel le grand duel de Carthage et de Rome pour l'empire de la Méditerranée. En Inde, les premières communautés étaient des sociétés libres ; le roi n'était qu'un commandant militaire ou le chef des citoyens, et nous voyons l'élément démocratique persister au temps du Bouddha et survivre encore dans les petits États de l'époque de Chandragoupta et de Mégasthènes, alors même que les grandes monarchies ou les empires gouvernés bureaucratiquement avaient finalement remplacé les premiers régimes libres. C'est seulement lorsque s'est fait sentir le besoin d'une vaste organisation de la vie indienne dans toute la péninsule, ou du moins dans sa partie septentrionale, que la forme monarchique absolue s'est étendue sur le pays et que la caste érudite et sacerdotale a imposé au mental collectif sa domination théocratique et son shâstra rigide comme la chaîne obligatoire de l'unité sociale et le trait d'union nécessaire de la culture nationale.
     Il en est de la vie sociale comme de la vie politique et civique. Une certaine égalité démocratique est presque inévitable dans une petite communauté ; le phénomène inverse et les fortes distinctions ou les supériorités de classes peuvent s'établir pendant la période militaire du clan ou de la tribu, mais elles ne peuvent pas subsister longtemps dans l'étroite intimité d'une Cité stable, sinon par des moyens artificiels comme en usèrent Sparte et Venise. Même quand les distinctions persistent, leur exclusivisme s'émousse et elles sont incapables de s'enraciner ni de s'intensifier au point de se changer en une hiérarchie fixe. Le type social naturel de la petite communauté est celui que nous trouvons à Athènes, où non seulement le tanneur Cléon exerçait une influence politique aussi forte que le riche Nicias de haute naissance et où les positions et les fonctions civiques les plus élevées étaient ouvertes aux hommes de toutes classes, mais où les cérémonies et les relations sociales aussi se déroulaient dans une libre association et une libre égalité. Nous trouvons une égalité démocratique du même genre, bien que d'un type différent, dans les premières annales de la civilisation indienne. La rigide hiérarchie des castes et les arrogantes prétentions de l'esprit de caste ne sont apparues que plus tard ; dans la vie plus simple des temps anciens, la différence, ou même la supériorité de la fonction, n'entraînait pas un sentiment de supériorité personnelle ni de supériorité de classe : au début, la fonction religieuse et sociale la plus sacrée, celle du rishi sacrificateur, semble avoir été accessible à des hommes de toutes les classes et de tous les métiers. La théocratie, le système des castes et la royauté absolue ont grandi de pair — comme l'Église et le pouvoir monarchique en Europe au Moyen Âge — et elles ont grandi sous la contrainte des circonstances nouvelles créées par le développement de vastes agrégats sociaux et politiques.
      Les sociétés dont la culture s'est développée dans les mêmes conditions que les États-cités et les nations-clans de la Grèce, de Rome et de l'Inde primitive, étaient obligées de faire preuve d'une intensité de vie collective et d'une force de culture et de création dynamique que les agrégats nationaux plus récents ont été contraints d'abandonner, et qu'ils n'ont pu retrouver qu'après une longue période de formation propre où ils ont dû affronter et surmonter les difficultés qui accompagnent le développement de tout organisme nouveau. La vie culturelle et civique de la cité grecque, dont Athènes était l'accomplissement suprême, une vie où le fait même de vivre était une éducation, où le plus pauvre et le plus riche s'asseyaient côte à côté au théâtre pour voir et apprécier les drames de Sophocle et d'Euripide, où le marchand et le commerçant prenaient part aux subtiles conversations philosophiques de Socrate, a créé pour l'Europe non seulement ses prototypes et ses idéaux politiques fondamentaux, mais aussi pratiquement toutes les formes essentielles de sa culture intellectuelle, philosophique, littéraire et artistique. De même, l'intense vie politique, juridique et militaire de Rome a créé à elle seule pour l'Europe ses prototypes d'activité politique, de discipline et de science militaires, de jurisprudence et d'équité, et même ses idéaux d'empire et de colonisation. En Inde, ce fut la première intensité de la vie spirituelle — dont nous devinons quelque lueur dans la littérature védique, oupanishadique et bouddhique — qui a créé les religions, les philosophies et les disciplines spirituelles qui, depuis lors, par influence directe ou indirecte, ont répandu en partie leur esprit et leur connaissance sur l'Asie et l'Europe. Et partout, la source de cette libre force vitale dynamique aux larges pulsations, que le monde moderne est maintenant seulement en train de retrouver d'une certaine façon, était la même en dépit de toutes les différences : c'était une totale participation de l'ensemble des individus, et non d'une classe limitée, à la vie multiforme de la communauté, chacun ayant le sentiment d'être rempli de l'énergie de tous et d'avoir une certaine liberté de croître et d'être lui-même, de réaliser, de penser et de créer, dans le flot sans barrière de cette énergie universelle. C'est cette situation, cette relation entre l'individu et l'agrégat que, dans une certaine mesure, la vie moderne a essayé de restaurer — d'une manière encombrante, maladroite et imparfaite, mais en ayant à sa disposition des forces de vie et de pensée beaucoup plus vastes que celles que possédait l'humanité d'autrefois.
      Si les anciens États-cités et nations-clans avaient duré et s'étaient modifiés assez pour créer de plus grands agrégats libres sans toutefois perdre leur vie propre dans la masse nouvelle, il est possible que de nombreux problèmes auraient été résolus plus simplement, avec une vision plus directement accordée à la vérité de la Nature, alors que, maintenant, nous sommes obligés de les régler d'une façon très complexe et très encombrante, sous la menace d'énormes dangers et de convulsions générales. Mais cela ne devait pas être. Cette vie ancienne avait des défauts essentiels qu'elle ne pouvait pas guérir. Dans le cas des nations méditerranéennes, la participation générale de tous les individus à la vie civique et culturelle intégrale de la communauté, souffrait de deux lacunes très importantes : cette participation était refusée aux esclaves et à peine accordée aux femmes, auxquelles une vie étroite était concédée. En Inde, l'institution de l'esclavage était pratiquement absente et la femme y jouissait tout d'abord d'une position plus digne et plus libre qu'en Grèce et à Rome; mais bientôt, l'esclave a été remplacé par le prolétaire, appelé shoûdra en Inde, et la tendance croissante à dénier au shoûdra et à la femme les plus hauts bénéfices de la vie et de la culture communes, a fait descendre la société indienne au niveau de ses congénères d'Occident. Il est possible que ces deux grands problèmes du servage économique et de la sujétion des femmes, eussent pu être affrontés et résolus dans la communauté ancienne si celle-ci avait duré plus longtemps, de même qu'ils sont affrontés maintenant et en voie de solution dans l'État moderne. Mais c'est douteux ; seule Rome nous laisse entrevoir quelques tendances initiales qui auraient pu s'orienter dans cette voie, mais ces tendances n'ont jamais dépassé le stade de vagues allusions à une possibilité d'avenir.
      Plus fatale encore était la complète impuissance des premières formes de société humaine à résoudre le problème des relations entre communautés. La guerre restait leur relation normale. Tous les essais de fédération libre ont échoué, la conquête militaire restait le seul moyen d'unification. Leur attachement au petit agrégat où chaque homme se sentait plus vivant, avait engendré une sorte d'insularité mentale et vitale qui ne pouvait pas s'adapter aux idées nouvelles plus larges que la philosophie et la pensée politique, poussées par des besoins et des tendances plus vastes, avaient amenées dans le champ de la vie. Par suite, les vieux États ont dû disparaître et se dissoudre, comme ceux de l'Inde dans les énormes empires bureaucratiques des Gouptas et des Mauryas, auxquels succédèrent les Pathans, les Mogols et les Anglais, ou comme ceux d'Occident dans les vastes expansions militaires et com­merciales entreprises par Alexandre, par l'oligarchie carthagi­noise, par la république et l'empire romains. Ces nouvelles unités n'étaient pas des unités nationales mais supra-nationales ; c'étaient des tentatives prématurées et trop vastes d'unification de l'humanité, qui en fait ne pouvait pas se réaliser d'une manière décisive tant que l'unité nationale intermédiaire ne s'était pas pleinement et sainement développée.
    La création de l'agrégat national était donc réservée au mil­lénaire qui a suivi l'écroulement de l'Empire romain; et pour résoudre le problème qui lui avait été légué, le monde a dû subir un recul et abandonner pendant cette période la plupart des gains, sinon tous, que l'humanité avait acquis avec les États-cités. Il fallait résoudre ce problème avant de pouvoir tenter un effort véritable, non seulement pour développer une communauté solidement organisée mais progressive et de plus en plus perfectionnée, non seulement un moule de vie sociale solide mais, à l'intérieur de ce moule, une libre croissance de la vie elle-même dans son intégralité. Il nous faut étudier rapidement ce cycle avant de pouvoir examiner si un nouvel effort vers un agrégat plus vaste n'entraînera pas le danger d'un nou­veau recul au cours duquel le progrès intérieur du genre hu­main devrait être sacrifié, du moins temporairement, afin de concentrer l'effort sur l'affirmation et le développement d'une unité extérieure massive.
Sri Aurobindo,
L' IDEAL DE L'UNITE HUMAINE, 
CHAPITRE XI,  Les petites unités libres et l'unité supérieure centralisée

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