Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

LE FARDEAU DE L'HUMANITÉ


Nous avons connu des souffrances et des luttes auprès des­quelles les vôtres ne sont que jeux d'enfants; je n'ai pas aligné nos cas sur les vôtres. J'ai dit que l'Avatâr est celui qui vient ou­vrir le Chemin pour l'humanité vers une conscience plus haute — si personne ne peut suivre le Chemin, alors ou bien notre conception de la chose, qui est également celle du Christ et de Krishna et du Bouddha, est tout du long une erreur, ou bien la vie et l'action de l'Avatâr sont entièrement et parfaitement vaines. X semble dire qu'il n'y a pas moyen de suivre, que ce n'est pas possible, que les luttes et les souffrances de l'Avatâr sont irréelles, que c'est de la blague — qu'il n'y a pas de possi­bilité de lutte pour celui qui représente le Divin. Une telle conception rend absurde toute l'idée de la qualité d'Avatar qui n'a par suite pas de raison d'être, pas de nécessité, pas de sens. Le Divin étant tout-puissant peut soulever les gens sans se soucier de descendre sur terre. C'est seulement s'il est com­pris dans l'arrangement universel qu'Il doive prendre sur Lui le fardeau de l'humanité et ouvrir le Chemin que la condition d'Avatâr a un sens.                                                                                               7-3-1935
                                                                                                                                                                                                       
Vous dites que ce chemin est trop difficile pour vous et vos semblables, et que seuls des "Avatars" comme moi-même et la Mère peuvent le prendre. C'est un étrange malentendu; car au contraire, c'est la voie la plus facile et la plus simple et la plus directe, et n'importe qui peut la prendre, s'il calme son men­tal et son vital; même ceux qui n'ont qu'un dixième de votre capacité le peuvent. C'est l'autre voie — de tension, de pression et d'effort pénible — qui est difficile et requiert une grande force de tapasyâ. Quant à la Mère et à moi, il nous a fallu essayer tous les chemins, suivre toutes les méthodes, vaincre des mon­tagnes de difficultés, porter un fardeau considérablement plus lourd que vous-même ou quiconque à l'Ashram ou à l'extérieur n'en avez porté, supporter des conditions beaucoup plus diffi­ciles, livrer des combats, endurer des blessures, nous frayer des chemins à travers des marécages, des déserts et des forêts impénétrables, conquérir des masses hostiles — un travail tel, j'en suis certain, que nul, avant nous, n'avait jamais dû en ac­complir. Car le Guide sur le Chemin, dans un travail comme le nôtre, doit non seulement faire descendre et représenter et incarner le Divin, mais représenter aussi l'élément de l'humanité et porter le fardeau entier de l'humanité et éprouver non en un simple jeu, une lîlâ, mais le plus sérieusement du monde toute l'obstruction, toute la difficulté, toute l'opposition, tout le labeur contrarié, entravé et seulement peu à peu couronné de succès qui se présentent sur le Chemin. Mais il n'est ni né­cessaire, ni tolérable que tout cela soit entièrement répété dans l'expérience des autres. C'est parce que nous avons l'expérience complète que nous pouvons montrer aux autres une route plus droite et plus facile — si seulement ils consentent à la prendre. C'est à cause de notre expérience, qui a été payée un prix exorbitant, que nous pouvons vous encourager ainsi, vous et les autres : "Prenez l'attitude psychique; suivez tout droit la voie ensoleillée, le Divin vous soutenant ouvertement ou secrète­ment — si c'est secrètement, Il se montrera quand même en temps voulu —, n'insistez pas sur le côté pénible et difficile, plein d'entraves et de détours, du voyage."                                                                                                                                5.5.1932                                                                                  

Sri Aurobindo "Letters on Yoga".                                                                                                                                                                                     
                                                                                                                                                      

                                                                                                                                                                                                                         

LA PRÉPARATION DE LA VOIE ENSOLEILLÉE


La paix était la toute première chose que les yogis et les cher­cheurs d'autrefois demandaient; et, déclaraient-ils, c'était un mental tranquille et silencieux — cela amène toujours la paix—qui était la condition de la réalisation du Divin. Un cœur joyeux et ensoleillé est le vaisseau qu'il faut pour l'Ananda, et qui dira que l'Ananda ou ce qui le prépare est un obstacle à l'union divine? Quant au découragement, c'est  à coup sûr un terrible fardeau à porter sur le chemin. Il arrive que l'on ait à passer par là, comme Christian, dans The Pilgrim's Progress[1], doit traverser le Bourbier du Découragement, mais si cela se répète constamment ce ne peut être qu'un obstacle. Je sais parfaite­ment que la douleur et la souffrance, la lutte et les accès de désespoir, bien qu'ils ne soient pas inévitables, sont naturels sur le chemin, non parce que ce sont des aides, mais parce qu'ils nous sont imposés par l'obscurité de cette nature humaine d'où nous devons nous extirper par la lutte afin d'entrer dans la Lumière... Râmakrishna n'ignorait pas qu'il y a une voie enso­leillée du yoga. Il semble même avoir dit que c'est le chemin le plus rapide et aussi le meilleur.
Ce n'est pas parce que j'ai moi-même pris la voie ensoleillée ou que j'ai reculé devant la difficulté, la souffrance et le danger. J'ai eu mon content de ces choses, et la Mère en a eu dix fois sa mesure. Mais c'est parce que les pionniers de la Voie devaient affronter ces choses afin de les conquérir. Il n'est de difficulté qui puisse s'abattre sur le sâdhak qui n'ait surgi devant nous en chemin; nous avons dû nous battre contre beaucoup de ces difficultés des centaines de fois (et c'est un euphémisme) avant de pouvoir vaincre; il en est beaucoup qui restent encore, pro­testant qu'elles en ont le droit tant que la parfaite perfection n’est pas là. Mais nous n'avons jamais consenti à admettre leur inévitable nécessité pour les autres. C'est en fait pour assurer aux autres un chemin plus facile à l'avenir que nous avons supporté ce fardeau. C'est à cet effet que la Mère pria autrefois le Divin, demandant que toutes les sortes de difficultés, de dangers, de souffrances nécessaires à la voie puissent lui être infligées à elle plutôt qu'aux autres. Résultat de terribles luttes quotidiennes pendant des années, il lui a jusqu'à présent été accordé que ceux qui mettent en elle une confiance entière et sincère peuvent suivre la voie ensoleillée et que même ceux qui n'en sont pas capables, lorsqu'ils ont vraiment cette confiance, trouvent néanmoins leur chemin subitement facile; s'il rede­vient difficile, c'est seulement lorsque la méfiance, la révolte, l'abhimân, ou d'autres obscurités s'abattent sur eux. La voie ensoleillée n'est pas tout à fait une fable.
Mais, demanderez-vous, et ceux qui ne peuvent pas? Eh bien, c'est pour eux que je déploie tous mes efforts, afin de faire descendre la Force supramentale en un temps appréciable. Je sais qu'elle descendra, mais je tâche à ce que sa descente se rapproche et, quelles que soient les sombres obstructions de la nature terrestre ou les furieuses incursions des forces asou­riques qui cherchent à y faire obstacle, elle se rapproche du sol terrestre. Le Supramental n'est pas, comme vous l'imaginez, quelque chose de froid, de dur et que l'on puisse comparer à un roc. Il porte en soi la présence de l'Amour divin, ainsi que de la divine Vérité, et son règne ici, pour ceux qui l'acceptent, signifie le droit chemin sans épines où il n'est ni mur, ni obs­tacle, et dont les anciens rishis virent la lointaine promesse.
La voie obscure existe, et il y en a beaucoup qui, tels les chré­tiens, font un évangile de la souffrance spirituelle; beaucoup soutiennent que c'est l'inévitable prix de la victoire. Il peut en être ainsi dans certaines conditions, comme ce fut le cas dans de si nombreuses vies au début, ou bien l'on peut choisir qu'il en soit ainsi. Mais alors, le prix doit se payer avec résignation, avec courage, ou avec une inaltérable souplesse de caractère. J'admets que, si on les supporte de cette façon, les attaques des forces obscures ou les épreuves qu'elles imposent ont un sens. Après chaque victoire que l'on remporte sur elles, on avance alors sensiblement; elles semblent souvent nous montrer les difficultés qui sont en nous et que nous devons vaincre, et nous dire : "Ici, tu dois conquérir." N'empêche, c'est un chemin trop sombre et difficile que personne ne devrait suivre, à moins d'en être chargé.
Il en est tant qui ont fait le yoga en comptant sur la tapasyâ ou n'importe quoi d'autre, mais sans se confier aucunement à la Grâce divine. Ce n'est pas cela qui est indispensable, mais la soif de l'âme pour une plus haute Vérité ou une Vie plus haute. Là où existe cette soif, la Grâce divine, que l'on croie en elle ou pas, interviendra. Si vous croyez, cela hâtera et facili­tera les choses; si vous ne pouvez pas croire encore, l'aspiration de l'âme, néanmoins, se justifiera, quelles que soient les difficultés et les luttes.

[1]Le Voyage du Pèlerin, poème allégorique de John Bunyan (1628-1688). 

Sri Aurobindo "Letters on Yoga"

RÉSISTANCE À LA DESCENTE



Lorsque, dans mes lettres, j'ai parlé du Supramental et de la résistance obstinée, je parlais évidemment de quelque chose dont j'avais déjà parlé auparavant. Je ne voulais pas dire que la résistance était d'un genre inattendu, ou qu'elle avait modifié quoi que ce soit d'essentiel. Mais en sa nature, la Descente n’est pas quelque chose d'arbitraire et de miraculeux, c'est un processus évolutif rapide, comprimé en quelques années, qui s'effectue en absorbant la nature actuelle dans sa Lumière et en versant sa Vérité dans les plans inférieurs. Cela ne peut s'opérer dans le monde entier simultanément mais, comme toutes les choses de ce genre, se fait d'abord par l'intermédiaire d'âdhârs sélectionnés, puis à une plus vaste échelle. Nous devons le faire à travers nous-mêmes, d'abord, et à travers le cercle des sâdhaks groupés autour de nous dans la conscience terrestre telle qu'elle est représentée ici. Si quelques-uns s'ouvrent, cela suffit pour que l'opération soit possible. En revanche, s'il y a un malentendu général et une résistance générale (non pas en tous, mais en beaucoup), cela rend les choses difficiles, et l'opération plus laborieuse, sans la rendre toutefois impossible. Ce n'est pas suggérer que les choses sont devenues impossibles, mais que, si les conditions étaient ren­dues défavorables par notre incapacité de nous concentrer suffisamment sur cette chose d'une importance capitale et par un excès de travail sans rapport avec cette chose, la Descente prendrait plus de temps que dans des conditions différentes. Certes, quand le Supramental touchera la terre avec une force suffisante pour s'enfoncer dans la conscience terrestre, il n'y aura plus la moindre chance de succès ou de survivance pour la Mâyâ asourique.
Ce que j'ai dit par ailleurs au sujet de l'humain et du divin concernait la période intermédiaire, avant que cela ne soit fait. Ce que je voulais dire, c'est que, si la Mère pouvait faire appa­raître les Personnalités divines et les Pouvoirs divins dans son corps et son être physique comme elle l'a fait pendant plusieurs mois sans interruption, il y a quelques années, la plus brillante période de l'histoire de l'Ashram, les choses seraient beaucoup plus faciles, et toutes ces dangereuses attaques qui se produisent à l'heure actuelle seraient rapidement réglées, et en fait im­possibles. À cette époque où la Mère recevait les sâdhaks pour méditer, ou bien travaillait et se concentrait nuit et jour sans dormir et en ne se nourrissant que très irrégulièrement, il n'y avait en elle ni mauvaise santé, ni fatigue, et les choses se dé­roulaient à la vitesse de l'éclair. Le Pouvoir utilisé était celui non du Supramental, mais du Surmental, il suffisait cependant pour ce qu'il y avait à faire. Plus tard, le vital inférieur et le physique des sâdhaks ne pouvant pas suivre, la Mère a été obligée de repousser derrière un voile les Personnalités divines et les Pouvoirs divins par lesquels elle accomplissait l'action, et de descendre dans le niveau physique humain pour agir suivant ses conditions, ce qui signifie difficulté, lutte, maladie, ignorance et inertie. Longtemps, tout a été lent, difficile, presque stérile apparemment, mais maintenant il devient à nouveau possible d'aller de l'avant. Toutefois pour que le mouvement se déroule d'une façon tant soit peu générale et rapide, l'attitude des sâdhaks, pas seulement de quelques-uns, doit changer. Ils doivent moins s'accrocher aux conditions et aux sensations de la conscience physique extérieure, et s'ouvrir à la vraie conscience du yogi et du sâdhak. Le feraient-ils, l'œil intérieur s'ouvrirait, et ils ne seraient pas ébahis ou, alarmés si, de nouveau, la Mère manifestait extérieurement quelque chose des Personnalités divines et des Pouvoirs di­vins comme elle l'a fait par le passé. Ils ne lui demanderaient pas d'être toujours à leur niveau, mais seraient heureux d'être hissés, rapidement ou graduellement, vers le sien. Il y aurait dix fois moins de difficultés, et un mouvement plus ample, Plus facile et plus sûr serait possible.
C'est cela que je voulais dire, et sans doute ai-je manifesté quelque impatience devant la lenteur d'un si grand nombre à réaliser ce qui, somme toute, est une conclusion logique du principe même de notre yoga, qui est celui d'une transforma­tion, tout ce qui est inharmonieux en la nature humaine étant exprimé de l'existence par la lumière, tout ce qui concourt à l'harmonie étant changé en son équivalent divin plus pur, plus grand, plus noble, plus beau, et bien des choses étant ajoutées, qui ont fait défaut à l'évolution humaine. Je voulais dire que les choses pourraient aller plus vite dans ce sens, si les sâdhaks avaient une attitude moins ignorante, mais que, s'ils n'y pouvaient parvenir, nous devions bien entendu continuer tant bien que mal jusqu'à ce que la descente supramentale atteigne le niveau matériel
 Enfin, vous devez vous débarrasser de cette tendance immo­tivée au désespoir. La difficulté dans votre cas a été créée par la complaisance envers la formation dont je parle; si cette formation était définitivement rejetée, la difficulté disparaîtrait. Il se pourrait que le progrès soit lent, au début, mais il viendrait; il serait ensuite plus rapide et, avec la Force supra-mentale ici, ce serait pour vous comme pour les autres la pleine vitesse et la complète certitude.
18.10.1934

Vous direz : "Mais à présent, la Mère s'est retirée, et c'est le Supramental qu'il faut blâmer, car c'est afin de faire descendre le Supramental dans la Matière qu'elle se retire." Le Supramental n'est pas à blâmer; le Supramental aurait très bien pu descendre dans la Matière dans les conditions précédentes, si les moyens créés par la Mère en vue du contact physique et vital n'avaient été détériorés par l'attitude fausse et les réactions erronées qui circulaient dans l'atmosphère de l’Ashram. Ce n'était pas directement la Force supramentale qui agis­sait, mais une force intermédiaire et préparatoire qui portait en elle une Lumière modifiée dérivée du Supramental, mais elle aurait suffi pour travailler à ouvrir la voie à l'action la plus haute, n'eût été l'irruption de ces forces mauvaises sur le plan encore inconquis du matériel vital (physique) inférieur. L'in­trusion créait des possibilités d'adversité que l'on ne pouvait laisser continuer. Autrement, la Mère ne se serait pas retirée; et même l'état actuel des choses ne signifie pas un abandon du terrain, mais (pour emprunter à une entreprise plus extérieure une expression maintenant courante) ce n'est qu'un repli straté­gique momentané : "reculer pour mieux sauter". Le Supramental n'est donc pas en cause; au contraire, c'est la descente du Supramental qui mettrait fin à toutes les difficultés. 
14.1.1932

Sri Aurobindo "Letters on Yoga"

L'ENSEIGNEMENT DE SRI AUROBINDO




Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations.
Sri Aurobindo, Aphorismes -Bhakti-

L'ENSEIGNEMENT 

DE SRI AUROBINDO 

(en 1934)

par Sri Aurobindo lui-même

L'enseignement de Sri Aurobindo prend pour point de départ celui des anciens sages de l'Inde: derrière les apparences de l'univers se trouve la Réalité d'un Être, d'une Conscience, Moi de toutes choses, unique et éternel. Tous les êtres sont unis dans ce Moi, dans cet Esprit unique, tout en étant divisés parce que dans le mental, la vie et le corps, la conscience revêt un caractère séparateur qui leur fait ignorer leur vrai Moi et leur vraie Réalité. Par une certaine discipline psychologique, nous pouvons retirer ce voile de la conscience séparatrice et devenir conscients du vrai Moi, de la Divinité en nous et en tous.

Selon l'enseignement de Sri Aurobindo, cet Être, Conscience unique, est involué ici-bas dans la Matière. Il se libère progressivement par l'évolution; la conscience apparaît dans ce qui semble inconscient et, dès son apparition, elle est d'elle-même poussée à s'élever toujours plus haut tout en s'élargissant et en évoluant vers une plus grande perfection. La vie est la première étape de cette libération de la conscience ; le mental en est la seconde ; mais le mental n'est pas le terme de l'évolution, il attend de pouvoir s'élargir en quelque chose de plus grand, en une conscience spirituelle et supramentale. La prochaine étape de l'évolution doit faire du Supramental et de l'Esprit le pouvoir dominant dans l'être conscient. Car alors seulement la Divinité involuée dans les choses se libérera entièrement, et la vie deviendra capable de manifester la perfection.

Mais alors que la Nature a parcouru les étapes précédentes de l'évolution sans qu'il existe, dans la vie végétale et animale, une volonté consciente, en l'homme elle a la possibilité d'évoluer en utilisant la volonté consciente de son instrument. Cette évolution ne peut cependant s'accomplir tout entière par la volonté mentale de l'homme, car le mental, une fois qu'il a atteint un certain point, ne peut plus que tourner en rond. Une conversion, un renversement de la conscience doit s'opérer, grâce auquel le mental se transformera en un principe supérieur. Le moyen d'effectuer ce renversement se trouve dans l'ancienne discipline psychologique du yoga et dans sa pratique. Dans le passé, cette tentative se traduisait par un retrait hors du monde et une disparition dans les hauteurs du Moi ou Esprit. Sri Aurobindo enseigne qu'une descente de ce principe supérieur est possible, descente qui libérera le Moi spirituel, non seulement du monde, mais dans le monde, remplacera l'ignorance du mental, ou sa connaissance très limitée, par une Conscience-de-Vérité supramentale qui sera un instrument digne du Moi intérieur, et permettra à l'être humain de se trouver dynamiquement autant qu'intérieurement, et le fera sortir de l'espèce humaine et de sa condition encore animale et accéder à une espèce plus divine. La discipline psychologique du yoga peut être utilisée à cette fin, car elle ouvre toutes les parties de l'être à une conversion ou transformation qui se fera par la descente et l'action du principe supramental supérieur non encore révélé.

Cela ne peut cependant se faire d'emblée ou en peu de temps, ni par une transformation rapide ou miraculeuse. Le chercheur doit franchir bien des étapes avant que la descente supramentale soit possible. L'homme vit surtout à la surface de son mental, de sa vie et de son corps, mais au-dedans de lui se trouve un être intérieur aux possibilités plus vastes, auquel il doit s'éveiller; car à présent il n'en reçoit qu'une influence très réduite qui le pousse à rechercher sans cesse une beauté, une harmonie, une puissance et une connaissance plus grandes. Son premier pas dans le yoga consiste donc à ouvrir les domaines de cet être intérieur et à y vivre, en gouvernant de là la vie extérieure par une lumière et une force intérieures. Ce faisant, il découvrira en lui son âme véritable, qui n'est pas ce mélange d'éléments mentaux, vitaux et physiques à la surface, mais quelque chose qui participe de la Réalité cachée derrière eux, étincelle du Feu divin unique. Il lui faut apprendre à vivre dans son âme dont l'élan vers la Vérité le portera à purifier et à orienter le reste de sa nature. Ensuite pourront se produire une ouverture vers le haut et la descente d'un principe supérieur de l' Être. Même alors, cependant, la Lumière et la Force supramentales n'apparaissent pas immédiatement dans leur plénitude. Car de nombreux plans de conscience s'étagent entre le mental ordinaire de l'homme et la Conscience-de-Vérité supramentale. Il faut ouvrir ces plans intermédiaires et faire descendre leur pouvoir dans le mental, la vie et le corps. Ensuite seulement le plein pouvoir de la Conscience-de-Vérité pourra agir dans la nature. Le processus de cette auto-discipline ou sâdhanâ est par conséquent long et difficile, mais en effectuer ne serait-ce qu'une petite partie est autant de gagné, car la possibilité d'atteindre ultérieurement la libération et la perfection en est accrue.

Nombre d'éléments appartenant aux anciens systèmes sont nécessaires sur le chemin : ouvrir plus largement le mental, l'ouvrir au Moi et à l'Infini, émerger dans ce que l'on a appelé la Conscience Cosmique, dominer les désirs et les passions. Un ascétisme extérieur n'est pas essentiel, mais la conquête du désir et de l'attachement et la maîtrise du corps, de ses besoins, de ses appétits et de ses instincts sont indispensables. Les principes des anciens systèmes se combinent : la voie de la Connaissance, par le mental qui apprend à discerner entre la Réalité et les apparences, la voie du Coeur, qui est celle de la dévotion, de l'amour et de la soumission, et la voie des Oeuvres, où la volonté se détourne des motifs d'intérêt personnel pour se diriger vers la Vérité et le service d'une Réalité plus grande que celle de l'ego. Car il faut préparer l'être tout entier à répondre et à se transformer lorsque la Lumière et la Force plus grandes pourront se mettre à l'oeuvre dans la nature.

Dans cette discipline, l'inspiration du Maître et, lors des phases difficiles, son autorité et sa présence sont indispensables, car il serait impossible autrement d'aller jusqu'au bout sans commettre quantité de faux-pas et d'erreurs qui s'opposeraient à toute chance de succès. Est Maître celui qui s'est élevé à une conscience et à un être supérieurs dont il est souvent considéré comme la manifestation et le représentant. Il aide non seulement par son enseignement, mais plus encore par son influence et son exemple, par son pouvoir de communiquer aux autres sa propre expérience.

Tel est l'enseignement de Sri Aurobindo et sa méthode de mise en pratique. Son dessein n'est pas d'élaborer une quelconque religion, d'amalgamer les religions anciennes ou d'en fonder une nouvelle : car l'un ou l'autre de ces objectifs l'écarterait de son but central.

Le seul but de son yoga est un développement intérieur grâce auquel tous ceux qui le pratiquent pourront, le moment venu, découvrir le Moi unique en tous et élaborer une conscience spirituelle et supramentale qui transformera et divinisera la nature humaine.

BUT DU YOGA INTEGRAL



 Le sadhak du yoga intégral qui s'attarde dans l'impersonnel cesses d'être un sadhak du yoga intégral Sri Aurobindo

•Le but du yoga est d'ouvrir la conscience au Divin et de vivre de plus en plus dans la conscience intérieure, tout en agissant sur la vie extérieure à partir de cette conscience; d'amener l'être psychique profond au premier plan et, par le pouvoir du psychique, de purifier et de changer l'être afin qu'il soit prêt pour la transformation et uni à la Connaissance divine, à la Volonté divine et à l'Amour divin., Deuxièmement, il faut développer la conscience yoguique, c'est-à-dire universaliser l'être sur tous les plans, devenir conscient de l'être cosmique et des forces cosmiques, s'unir au Divin sur tous les plans jusqu'au surmental. Troisièmement, il faut entrer en contact avec le Divin transcendant, au-delà du surmental, au moyen de la conscience supramentale, supramentaliser la conscience et la nature, et se faire l'instrument de la réalisation de la Vérité divine dynamique et de sa descente transformatrice dans la nature terrestre.


•Dans l'état du Brahman, on sent le moi intact et pur, mais la nature reste imparfaite. Le sannyâsî ordinaire ne s'en soucie ...pas, parce que son but n'est pas de rendre sa Nature parfaite, mais de s'en séparer.

•La paix est une base nécessaire, mais elle ne suffit pas. La paix, si elle est forte et permanente, peut libérer l'être intérieur qui devient alors le témoin calme et impassible des mouvements extérieurs. C'est la libération du sannyâsî. Dans certains cas elle peut libérer aussi l'être extérieur puisque l'ancienne nature se trouve rejetée au-dehors, dans la conscience environnante. Mais là encore il s'agit d'une libération, non d'une transformation.

•Ils [les anciens yogis] avaient pour but la réalisation et ne se souciaient pas de la divinisation, sauf dans le yoga tantrique et quelques autres. Même dans ceux-ci, cependant, leur but était de devenir des saints et des siddha plutôt qu'autre chose.

•Le pouvoir, la luminosité, la plénitude, etc. d'une expérience dépendent dans une très large mesure du plan sur lequel elle se déroule. Une réalisation mentale est très différente d'une réalisation surmentale ou d'une réalisation supramentale, bien que la Vérité réalisée puisse être la même. Ainsi la connaissance de la Matière comme Brahman a un effet très différent de la connaissance de la Vie, du Mental, du Supramental ou de l'Ânanda comme Brahman. Si la réalisation du Divin par le mental revenait au même que sa réalisation sur des plans supérieurs, notre yoga n'aurait aucun sens: monter jusqu'au supramental ou le faire descendre serait inutile.

•Être en union complète avec le Divin est le but final. Quand sur un plan ou un autre l'union est constante, on peut être qualifié de yogi, mais il faut rendre cette union complète. Il y a des yogis qui possèdent l'union sur le seul plan spirituel, d'autres qui sont unis dans le mental et dans le cœur, d'autres également dans le vital. Dans notre yoga, nous avons en outre pour but l'union dans la conscience physique et sur le plan supramental.

•Mais pourquoi [les yogis des sentiers traditionnels] sentiraient-ils la pression [de la descente du supramental], puisqu'ils sont satisfaits de la réalisation qu'ils ont obtenue? Ils vivent dans le mental spirituel et le mental est par nature séparateur; dans leur cas, il s'agit de séparer un aspect ou un état élevé du Divin et de le rechercher à l'exclusion de tout le reste. Toutes les philosophies spirituelles, toutes les écoles de yoga le font. Si elles vont au-delà, c'est dans l'Absolu, et le mental ne peut concevoir l'Absolu sinon comme quelque chose d'inconcevable, néti néti. De plus, pour obtenir le samâdhi, ces yogis se concentrent sur une idée unique et ce qu'ils atteignent, c'est ce que cette idée représente. Le samâdhi est, par nature, une concentration exclusive sur cela; pourquoi donc les ouvrirait-il à autre chose? Peu de yogis sont suffisamment souples pour échapper à cette limitation que S'impose la sâdhanâ; ils sentent que la réalisation n'a pas de fin: quand on parvient à un sommet, on en découvre un autre plus loin. Pour en savoir davantage, il faut entrer en contact conscient et éveillé avec le supramental ou au moins l'entrevoir, c'est-à-dire dépasser le mental spirituel.

•C'est le principe même de notre yoga: la transformation finale ne peut se produire que par la supramentalisation de la conscience, c'est-à-dire par une ascension au-dessus du mental dans le supramental et par la descente du supramental dans la nature. Donc si personne ne peut s'élever du mental au supramental, ni obtenir la descente du supramental, logiquement ce yoga devient impossible. Mais chaque être est un en essence avec le Divin et dans son être individuel, il est une parcelle du Divin, de sorte que nulle barrière infranchissable ne lui interdit de devenir supramental. Il est sans aucun doute impossible pour la nature humaine, étant donné qu'elle a pour base le mental, de triompher de l'Ignorance et de s'élever jusqu'au supramental ou d'en obtenir la descente sans qu'aucune aide ne soutienne ses efforts. Cependant, par la soumission au Divin, cela peut être fait. On fait descendre le supramental dans la nature terrestre par l'intermédiaire de sa propre conscience et on ouvre ainsi la voie à d'autres, mais la transformation doit se répéter dans chaque conscience pour devenir individuellement efficace.

•Le Divin a pour nous trois aspects:
1. Il est le Moi et l'Esprit cosmique qui est dans et derrière toutes les choses et tous les êtres; tout dans l'univers est manifesté à partir de lui et en lui, même si cette manifestation se produit maintenant dans l'Ignorance.
2. Il est l'Esprit et le Maître de notre propre être en nous; nous devons le servir, nous devons apprendre à exprimer sa volonté dans tous nos mouvements, afin de pouvoir, par notre croissance, sortir de l'Ignorance pour entrer dans la Lumière.
3. Le Divin est Être et Esprit transcendant, tout béatitude et lumière,connaissance divine et pouvoir divin; nous devons nous élever vers cette suprême existence divine et sa Lumière, et en faire descendre progressivement la réalité dans notre conscience et notre vie.
Dans la nature ordinaire, nous vivons dans l'Ignorance et ne connaissons pas le Divin. Les forces de la nature ordinaire sont des forces non divines parce qu'elles tissent un voile d'ego, de désir et d'inconscience qui nous dissimule le Divin. Pour entrer dans la conscience plus haute et plus profonde qui connaît le Divin et vit lumineusement en lui, nous devons nous débarrasser des forces de la nature inférieure et nous ouvrir à l'action de la Shakti divine qui transformera notre conscience en celle de la Nature divine.
C'est de cette conception du Divin qu'il nous faut partir; la réalisation de sa vérité ne peut venir qu'avec l'ouverture de la conscience et sa transformation.

•La distinction entre le Divin transcendant, le Divin cosmique et le Divin individuel n'est pas de mon invention, elle n'est pas non plus originaire de l'Inde ni de l'Asie; c'est au contraire un enseignement européen reconnu et courant dans la tradition ésotérique de l'Église catholique où elle est l'explication autorisée de la Trinité – Père, Fils et Saint-Esprit – et elle est très répandue dans l'expérience mystique européenne. En essence elle existe dans toutes les disciplines spirituelles qui admettent l'omniprésence du Divin, dans l'expérience védântique indienne et dans le yoga musulman (non seulement dans le soufisme, mais aussi dans d'autres écoles); les musulmans parlent même non seulement de deux ou trois plans du Divin, mais de plusieurs jusqu'au Suprême. En ce qui concerne la conception elle-même, nul doute qu'il existe une différence entre l'individu, le cosmos dans l'espace et le temps, et quelque chose qui dépasse cette formule cosmique ou même toutes les formules cosmiques. Nombreux sont ceux qui ont eu l'expérience d'une conscience cosmique tout à fait différente, en portée et en action, de la conscience individuelle, et si, au-delà de la conscience cosmique, il existe une conscience infinie et éternelle par essence et non seulement par son étendue dans le Temps, celle-ci doit, elle aussi, être différente des deux autres. Et si le Divin existe ou se manifeste dans les trois, n'est-il pas concevable que par Son aspect, dans Son action, Il puisse se différencier Lui-même au point que nous soyons conduits, si nous ne voulons pas brouiller toute la vérité de l'expérience, si nous ne devons pas nous limiter à une expérience purement statique de quelque chose d'indéfinissable, à parler d'un triple aspect du Divin?

•Dans la pratique du yoga la dynamique est très différente selon la manière dont on aborde ces trois réalisations possibles. Si je réalise le Divin uniquement comme ce qui n'est pas mon moi personnel, mais qui cependant fait mouvoir secrètement tout mon être personnel et que je puis faire sortir de derrière le voile, ou si je crée une image de cette divinité dans les divers éléments de moi-même, c'est une réalisation, mais elle est limitée. Si c'est la Divinité cosmique que je réalise, si je dissous en elle tout mon moi personnel, c'est une réalisation très vaste, mais je deviens un simple canal pour le Pouvoir universel et aucun accomplissement personnel ou divinement individuel n'est possible pour moi. Si je m'élance vers la seule réalisation transcendante, je me perds, et du même coup je perds le monde, dans l'Absolu transcendant. Si au contraire mon but n'est rien de tout cela, mais que je veuille réaliser et aussi manifester le Divin dans le monde, faire descendre à cette fin un Pouvoir non encore manifesté–comme le supramental – une harmonisation de ces trois réalisations devient indispensable. Il faut que je le fasse descendre, et d'où le ferais-je descendre, puisqu'il n'est pas encore manifesté dans la formule cosmique, sinon de la Transcendance non manifestée que je dois atteindre et réaliser? Il faut que je le fasse descendre dans la formule cosmique et s'il en est ainsi, je dois réaliser le Divin cosmique et devenir conscient du moi cosmique et des forces cosmiques. Mais il faut que je lui fasse prendre corps ici, sinon il continue à n'être qu'une influence et non une chose fixée dans le monde physique, et c'est seulement par l'entremise du Divin dans l'individu que cela peut être fait.
Ce sont là des éléments de la dynamique de l'expérience spirituelle et je suis obligé de les admettre pour qu'une œuvre divine soit accomplie.

•Il est évident que chercher le Divin uniquement pour ce que l'on peut obtenir de Lui n'est pas l'attitude juste; mais s'il était absolument interdit de Le rechercher à cette fin, la plupart des gens dans le monde ne se tourneraient pas vers Lui du tout. Je suppose donc qu'on les laisse faire pour qu'ils puissent prendre le départ; s'ils ont la foi, il est possible qu'ils reçoivent ce qu'ils demandent, qu'ils pensent que c'est bien de continuer, et puis qu'un jour l'idée leur vienne qu'après tout ce n'est pas vraiment ce qu'il convient de faire et qu'on peut aborder le Divin d'une meilleure manière et dans un meilleur esprit. S'ils n'en reçoivent pas ce qu'ils veulent et malgré tout se tournent vers le Divin et Lui font confiance, alors cela prouve qu'ils commencent à être prêts. Considérons cela comme une sorte d'école maternelle pour ceux qui ne sont pas prêts. Mais ce n'est évidemment pas la vie spirituelle, ce n'est qu'une sorte de voie d'accès religieuse et simpliste. Car dans la vie spirituelle, la règle est de donner et de ne rien exiger. Le sâdhak peut cependant demander à la Force divine de l'aider à préserver sa santé ou à la rétablir, s’il le fait comme une partie de sa sâdhanâ, pou que son corps fonctionne bien et soit apte à la vie spirituelle, qu’il soit un instrument capable d’accomplir l’Oeuvre divine.

Sri Aurobindo
LETTRES SUR LE YOGA

PLAN VITAL, PLAN ASTRAL, ZONE INTERMÉDIAIRE

La descente de la Lumière gnos­tique


  
SRI AUROBINDO, La Vie divine, Part II La Connaissance et l'Evolution spirituelle,
 Chp 26, L'ascension vers le supramental (The Ascent towards Supermind).

[…]
En s'emparant du mental, ainsi que de la vie et du corps qui en dépendent et en les pénétrant, le Surmental, avec les pouvoirs qui lui sont délégués, soumettrait tout à un processus d'agrandissement ; à chaque stade de ce processus pourraient s'établir une puissance plus grande et une intensité plus haute de la gnose, de moins en moins mélangée à la substance mentale lâche, diffuse, qui diminue et se dilue, mais dans son origine, toute gnose est un pouvoir du Supramental et cela se tradui­rait dans notre nature par un influx toujours plus grand d'une lumière et d'un pouvoir supramentaux à demi voilés et indirects. Cela se poursuivrait jusqu'au point où le Surmental commencerait lui-même à se transfor­mer en Supramental ; la conscience et la force supramentales prendraient directement en main la transfor­mation, révéleraient au mental, à la vie et à l'être corporel terrestres leur propre vérité spirituelle et leur divinité et finalement déverseraient dans toute notre nature la connaissance, la puissance et la signification parfaites de l'existence supramentale. L'âme passerait au-delà des frontières de l'Ignorance et retraverserait la ligne où elle s'est originellement séparée de la Connais­sance suprême ; elle pénétrerait dans l'intégralité de la gnose supramentale ; la descente de la Lumière gnos­tique effectuerait une transformation complète de l’Ignorance.
On pourrait considérer cela — ou quelque plan ana­logue plus vaste — comme un exposé schématique, logique ou idéal, de la transformation spirituelle, comme un itinéraire structural de l'ascension vers le sommet supramental, ascension qui serait envisagée comme une succession d'étapes séparées, dont chacune devrait être achevée avant que ne puisse être abordée la suivante. Ce serait comme si l'âme, mettant en avant une individualité naturelle organisée, était un voya­geur qui gravit les degrés de conscience taillés dans la Nature universelle, chaque montée la portant tout entière comme une entité intégrée définie, comme une forme individuelle de l'être conscient, d'un état de son existence à l'état qui y fait suite. Jusqu'ici, il est exact que l'intégration d'un état doit être suffisamment complète avant que ne puisse être entièrement assurée l'ascension à la station immédiatement supérieure ; cette claire succession pourrait aussi être la voie sui­vie par un petit nombre, même aux premiers stades de cette évolution, et elle pourrait aussi devenir le processus normal une fois que l'échelle de l'évolution a entièrement été construite et consolidée.
Cependant, la Nature évolutive n'est pas une série logique de segments séparés ; elle est une totalité de pouvoirs ascendants de l'être qui s'interpénètrent, s'imbriquent les uns dans les autres et dans leur action exercent l'un sur l'autre un pouvoir de modification mutuelle. Lorsque la conscience supérieure descend dans la conscience inférieure, elle la modifie, mais aussi cette dernière la modifie et la diminue; quand la conscience inférieure s'élève, elle est sublimée, mais en même temps elle affaiblit la substance et la puissance sublimatrices. Cette interaction crée un enchevêtre­ment, une diversité et une abondance de degrés intermédiaires dans la force et la conscience de l'être, mais elle rend aussi difficile une intégration complète de tous les pouvoirs sous la pleine autorité d'un pouvoir unique. Pour cette raison, il n'y a pas, en fait, dans l'évolution de l'individu, une série de stades successifs simples et bien délimités ; au lieu de cela, un mouvement complexe et global qui est mi-clair et mi-confus.
On peut aussi décrire l'âme comme un voyageur ou un alpiniste qui progresse pas à pas vers le but élevé de sa course, et qui doit tailler chaque marche comme une entité isolée mais doit fréquemment redescendre pour refaire et consolider les marches précédentes de telle sorte qu'elles ne s'écroulent pas sous lui. L'évolution de la conscience dans son ensemble présente néanmoins plutôt le mouvement d'un océan montant de la Nature ; on peut la comparer à une marée, à une montée des eaux dont la frange la plus haute atteint les niveaux supérieurs d'une falaise ou d'une colline tandis que la masse en reste encore loin en dessous. A chaque stade, les parties supérieures de notre nature peuvent être organisées provisoirement mais incomplètement dans la nouvelle conscience, tandis que les parties inférieures sont dans un état de flux ou de formation, continuent en partie à se mouvoir sur les vieux sentiers bien qu'elles soient influencées et commencent à changer et appartiennent en partie au stade nouveau, bien que le chan­gement soit encore imparfait et mal assuré.
On pourrait donner une autre image, celle d'une armée dont les colonnes avancent et conquièrent du terrain tandis que le gros de l'armée reste encore en arrière, dans un territoire qui a été envahi mais qui est trop vaste pour pouvoir être efficacement occupé, si bien qu'il faut fréquemment faire halte et revenir partiellement en arrière dans les territoires déjà tra­versés pour consolider et assurer une maîtrise des pays conquis et assimiler leurs peuples. Une conquête ra­pide serait possible, mais elle serait de la nature d'un campement ou d'une domination établie en pays étran­ger ; ce ne serait pas l'occupation, l'assimilation totale, l'intégration nécessaires pour la transformation su­pramentale complète.
Cela entraîne certaines conséquences qui modifient la claire succession de l'évolution et l'empêchent de suivre le cours clairement déterminé et fermement disposé que notre intelligence logique exige de la Na­ture, mais n'en obtient que rarement. De même que la vie et le mental commencent à paraître lorsque la Ma­tière est suffisamment organisée pour les recevoir, mais que l'organisation plus complète et parfaite de la Matière ne se produit qu'avec l'évolution de la vie et du mental, de même que le mental apparaît lorsque la vie est suffisamment organisée pour admettre une vibration plus développée de la conscience, mais que la vie n'acquiert sa pleine organisation et son plein développement que lorsque le mental peut agir sur elle, de même que l'évolution spirituelle commence lorsque l'homme en tant que mental est capable des mouvements de spiritualité, mais que le mental aussi ne s'élève à sa propre perfection suprême que par la croissance des intensités et des luminosités de l'esprit, il en va de même pour cette évolution supérieure des puissances ascendantes de l'Esprit.
Dès que le développement spirituel est suffisant, commencent à se manifester de l'intuition, de l'illu­mination de l'être, de l'opération des degrés spirituels de la Conscience, parfois l'un, parfois l'autre, parfois tous ensemble, et ils n'attendent pas que chaque pou­voir dans cette série soit complet avant qu'entre en action un pouvoir supérieur. Une lumière et une puis­sance du Surmental peuvent descendre en quelque sorte, créer dans l'être une forme partielle d'elles-mêmes et assumer un rôle prépondérant ou surveiller ou intervenir, tandis que le mental intuitif, le mental illuminé et le mental supérieur sont encore incom­plets. Ces derniers subsisteraient donc dans l'ensemble, agissant en même temps que la Puissance plus grande, souvent pénétrés ou sublimés par elle ou s'élevant en elle pour former une intuition supérieure ou surmentale, une illumination supérieure ou surmentale, une pensée spirituelle supérieure ou surmentale.
Cette action complexe vient de ce que chaque puis­sance qui descend, par l'intensité même de sa pression sur notre nature et par son effet exaltant, rend l'être capable d'accueillir un pouvoir encore plus haut avant même que le pouvoir venu antérieurement ne soit complet dans sa formation propre ; mais cela vient aussi de ce que le travail d'élévation et de transforma­tion de la nature inférieure ne peut s'effectuer que difficilement s'il ne se produit pas une intervention toujours plus haute. L'illumination et la pensée supé­rieure ont besoin d'être aidées par l'intuition, l'intui­tion a besoin d'être aidée par le surmental pour com­battre les ténèbres et l'ignorance où travaillent péniblement les uns et les autres et pour trouver leur propre plénitude. Par ailleurs, le statut surmental et l'intégra­tion surmentale ne peuvent pas finalement être achevés tant que le mental supérieur et le mental illuminé n'ont pas été intégrés et absorbés en l'intuition et qu'ensuite l'intuition n'a pas été intégrée et absorbée dans l'éner­gie surmentale qui agrandit tout et sublime tout. La loi de gradation doit être observée même dans la com­plexité du processus évolutif de la Nature.
La nécessité de l'intégration amène encore une autre cause de complexité, car le processus ne comporte pas seulement l'ascension de l'âme à un statut supérieur, mais une descente de la conscience supérieure ainsi acquise qui doit absorber et transformer la nature inférieure. Or, cette dernière tient de sa formation antérieure une densité qui résiste à la descente et y fait obstruction. Même lorsque la puissance supérieure a abattu cette barrière, est descendue et s'est mise à l'oeuvre, nous avons vu que la nature de l'Ignorance résiste encore à son action et y fait obstruction, soit qu'elle s'efforce de refuser complètement toute trans­formation, soit qu'elle essaie de modifier la puissance nouvelle pour la faire se conformer, dans une certaine mesure, à son propre fonctionnement, soit même qu'elle se jette sur cette puissance nouvelle pour s'en saisir, la dégrader et l'asservir à son propre mode d'ac­tion et à ses fins inférieures. En général, lorsqu'elles se chargent d'assumer et d'assimiler cette substance ré­calcitrante de la Nature, les puissances supérieures descendent d'abord dans le mental et occupent les centres mentaux parce que ce sont les plus proches d'elles en intelligence et en pouvoir de connaissance ; si elles descendent d'abord dans le coeur ou dans l'être vital, siège de la force et des sensations — comme elles le font parfois parce qu'il se trouve que, chez certains individus, ces centres sont plus ouverts et sont les pre­miers à les appeler — les résultats sont plus mélangés et plus douteux, moins parfaits et moins assurés que si les choses se passaient dans l'ordre logique.
Même si elle agit normalement et prend l'être en main, la puissance qui descend et s'empare de l'être, secteur par secteur, dans l'ordre naturel de la des­cente, ne peut pas effectuer une occupation et une transformation totales de chaque secteur avant d'aller plus loin. Elle ne peut effectuer qu'une occupation générale et incomplète, si bien que dans chaque secteur le fonctionnement continue d'appartenir en partie à l'ordre nouveau supérieur, en partie à un ordre mixte et en partie à l'ancien ordre inférieur inchangé. Le mental ne peut pas être transmué immédiatement dans tous ses registres, car les centres mentaux ne forment pas une région isolée du reste de l'être ; l'action mentale est pénétrée par l'action des parties vitales et physiques et dans ces dernières elles-mêmes il y a des formations inférieures du mental, un mental vital, un mental physique, qui doivent eux-mêmes être changés avant qu'il ne puisse y avoir entière transformation de l'être mental.
La puissance transformatrice supérieure doit, par conséquent, le plus tôt possible et sans attendre un changement mental intégral, descendre dans le cœur afin d'occuper et de transformer la nature émotive, et ensuite descendre dans les centres vitaux inférieurs pour occuper et transformer toute la nature vitale dynamique et sensorielle et finalement descendre dans les centres physiques pour y occuper et transformer toute la nature physique. Même ce point d'aboutisse­ment n'est pas encore final car il reste les secteurs subconscients et la fondation inconsciente.
La complexité et l'enchevêtrement de ces pouvoirs et des parties de l'être sont tellement grands que l'on peut presque dire que rien n'est accompli dans cette transformation avant que tout n'ait été accompli. Il y a flux et reflux, les forces de l'ancienne nature re­culant, puis de nouveau occupant en partie leur ancien domaine, battant lentement en retraite avec des ac­tions d'arrière-garde, des contre-attaques et des retours agressifs ; la force supérieure qui intervient occupe chaque fois un territoire plus vaste, mais n'est jamais complètement sûre de sa domination tant qu'il subsiste quelque chose qui ne soit pas encore intégré au domaine lumineux où elle règne en maîtresse.
Un troisième ordre de complexité vient de ce que la conscience est capable de vivre simultanément en plus d'un état ; en particulier, la division de notre être en une nature intérieure et une nature extérieure ou de surface crée une difficulté que vient encore compliquer l'existence d'une circumconscience secrète ou conscience ambiante dans laquelle sont déterminés nos rapports invisibles avec le monde extérieur. Dans l'ouverture spirituelle, c'est l'être intérieur éveillé qui volontiers reçoit et assimile les influences supérieures et revêt la nature supérieure ; le moi extérieur de surface, plus entièrement façonné par les forces de l'Ignorance et de l'Inconscience, est plus lent à s'éveiller, plus lent à recevoir, plus lent à assimiler. Il y a donc une longue période pendant laquelle l'être intérieur est suffisam­ment transformé tandis que l'être extérieur est encore entraîné dans un mouvement mélangé et difficile de transformation imparfaite.
Ce décalage se représente à chaque pas de l'ascension, car à chaque changement l'être intérieur suit plus vo­lontiers, tandis que l'être extérieur suit en boitillant, à contrecœur, quand il ne reste pas impuissant malgré son aspiration et son désir. Cela exige un labeur cons­tamment répété pour absorber, adapter, orienter, un labeur qui se présente chaque fois dans des termes nouveaux mais reste toujours le même dans son principe. Même lorsque la nature extérieure et la nature intérieure de l'individu sont unifiées en une conscience spirituelle harmonisée, la partie qui est encore plus externe mais occulte et par laquelle son être se mêle à l'être du monde extérieur, à travers laquelle aussi le monde extérieur envahit sa conscience, reste un domaine d'imperfection. Il se fait là, nécessairement, un échange entre des influences disparates : l'influence spirituelle inté­rieure se heurte à des influences complètement opposées qui exercent une forte maîtrise sur l'ordre mondial actuel ; la nouvelle conscience spirituelle doit suppor­ter le choc des puissances non spiritualisées qui se sont établies dans l'Ignorance et la dominent. Cela crée une difficulté d'importance capitale à tous les stades de l'évolution spirituelle et de son élan à transformer notre nature.
Il peut s'édifier une spiritualité subjective qui refuse ou réduit au minimum tout commerce avec le monde ou qui se contente d'en observer l'action et de repousser ou d'expulser ses influences envahissantes, sans se permettre aucune réaction à ces influences ou sans admettre leur intrusion, mais si la spiritualité intérieure doit être objectivée en libre action dans le monde, si l'individu doit se projeter lui-même dans le monde et, en un sens, absorber le monde en lui-même, cela ne peut se faire dynamiquement sans qu'il reçoive les influences du monde à travers son propre être circumconscient ou « ambiant ». La conscience intérieure spirituelle doit alors s'occuper de ces influences de telle sorte que, dès qu'elles approchent ou pénètrent, elles soient ou bien annulées et sans effet, ou bien, par leur entrée même, transformées en son propre mode et sa propre substance. Elle peut aussi les obliger à recevoir l'in­fluence spirituelle et à retourner avec une puissance transformatrice dans le monde d'où elles proviennent, car exercée sur la Nature universelle inférieure une contrainte de ce genre fait partie de l'action spirituelle parfaite.
Pour cela cependant, l'être circumconscient ou « am­biant » doit être tellement imprégné de lumière spirituelle et de substance spirituelle que rien ne puisse pénétrer en lui sans subir cette transformation ; les influences extérieures envahissantes ne doivent aucune­ment apporter leur perception inférieure, leur vision inférieure, leur dynamisme inférieur. C'est là, toute­fois, une perfection difficile, parce qu'en général le circumconscient n'est pas en totalité le moi que nous avons nous-même formé et réalisé, mais notre moi plus la nature du monde extérieur. Aussi est-il toujours plus facile de spiritualiser les parties intérieures auto­nomes que de transformer l'action extérieure. La per­fection d'une spiritualité introspective, demeurant en nous, subjective et qui se tient à l'écart du monde, ou encore s'en protège, est plus facile à réaliser qu'une perfection de la nature entière dans une spiritualité dynamique et cinétique objectivée dans la vie, embras­sant le monde, maîtresse de son milieu, souveraine dans ses rapports avec la Nature du monde. Cependant, puisque la transformation intégrale doit embrasser l'être dynamique dans sa totalité et absorber en lui la vie d'action et le Moi mondial qui est en dehors de nous, cette transformation plus complète est exigée de notre nature en évolution.
La difficulté essentielle provient du fait que la subs­tance de notre être normal s'est façonnée à partir de l'Inconscience. Notre ignorance est une croissance de la connaissance dans une substance d'être qui est nesciente ; la conscience qu'elle produit, la connaissance qu'elle instaure sont toujours harcelées, pénétrées, en­veloppées, par cette nescience. C'est cette substance de nescience qui doit être transformée en une substance de supraconscience, une substance où la conscience, et aussi la perception spirituelle, sont toujours pré­sentes même lorsqu'elles ne sont pas actives, ni expri­mées, ni mises sous forme de connaissance. Jusqu'à ce que cela soit réalisé, la nescience envahit ou enveloppe ou même engloutit et absorbe en son obscurité oublieuse tout ce qui y pénètre ; elle oblige la lumière qui descend à faire un compromis avec la lumière moindre où elle pénètre ; il y a mélange, diminution et dilution d'elle-même, diminution, altération et incomplète authentici­té de sa vérité et de son pouvoir. Tout au moins la nescience en limite la vérité et en circonscrit la force, en fragmente l'applicabilité et la portée ; à la vérité de son principe est interdite une pleine vérité de réalisation individuelle ou une complète vérité de son appli­cation cosmique.
Ainsi l'amour, en tant que loi de la vie, peut s'affirmer pratiquement comme un principe intérieur actif mais, à moins qu'il n'occupe en totalité la substance de l'être, tous les actes et les sentiments individuels ne sauraient être façonnés par la loi d'amour. Même s'il arrive à la perfection dans l'individu, l'amour peut être rendu unilatéral et inefficace du fait de la nescience générale qui lui est hostile et refuse de le voir, ou en­core il peut être contraint à circonscrire le champ de son application cosmique. Une action complète en harmonie avec une nouvelle loi de l'être est toujours difficile pour la nature humaine, car la substance de l'Inconscience recèle une loi protectrice de Nécessité aveugle et impérative qui limite le jeu des possibilités lorsqu'elles émergent de l'Inconscience ou pénètrent en elle et les empêche d'établir leur libre action et leurs libres résultats ou de réaliser l'intensité de leur propre absolu. Tout ce qui leur est permis, c'est un jeu mélangé, relatif, restreint et réduit. Autrement, elles aboliraient le cadre de l'Inconscience et troubleraient violemment l'ordre mondial sans en transformer effectivement la base. Aucune d'entre elles, en effet, ne possède, dans son jeu mental ou vital, la puissance divine nécessaire pour remplacer ce sombre principe originel et pour organiser un ordre cosmique complètement nouveau.
Une transformation de la nature humaine ne peut s'opérer que lorsque la substance de l'être est telle­ment imprégnée du principe spirituel que tous ses mouvements sont un dynamisme spontané et un pro­cessus harmonisé de l'esprit. Même lorsque les puis­sances supérieures et leurs intensités pénètrent dans la substance de l'Inconscience, elles se heurtent à l'opposition de cette Nécessité aveugle et elles sont soumi­ses à la loi restreignante et amoindrissante de la subs­tance nesciente. L'Inconscience leur oppose les droits puissants que lui confère une Loi établie, inexorable, elle oppose toujours aux prétentions de la vie la loi de la mort, à l'exigence de la Lumière la nécessité d'ombres qui font contraste et d'obscurité qui fournit un arrière-plan, à la souveraineté, à la liberté et au dynamisme de l'esprit sa propre force qui ajuste en limitant, fixe des bornes par incapacité, fonde l'énergie sur le repos d'une Inertie originelle.
Derrière ces négations, il y a une vérité occulte que seul le Supramental — qui réconcilie les contraires dans la Réalité originelle — peut absorber, découvrant ainsi la solution pragmatique de cette énigme. Seule la Force supramentale peut entièrement triompher de cette difficulté qu'oppose la Nescience fondamentale, car elle amène avec elle une Nécessité opposée, impérative et lumineuse, sous-jacente à toutes choses, qui est une vérité-force, autodéterminatrice, originelle et finale, de l'Infini existant en soi. Cette Nécessité spirituelle lumineuse plus grande, avec son impératif souverain, peut seule écarter l'ananké aveugle de l'Inconscience ou en­tièrement la pénétrer, la transformer en elle-même et ainsi la remplacer.
Une transformation supramentale de toute la subs­tance de l'être et donc, nécessairement, de tous ses caractères, ses pouvoirs et ses mouvements, se produit lorsque le supramental involué dans la Nature émerge pour rejoindre la lumière et la puissance supramentales qui descendent de la Supranature et s'y associer. L'individu doit être l'instrument et le premier champ de la transformation, mais une transformation individuelle isolée ne suffit pas et il se peut qu'elle ne soit pas entière­ment réalisable. Même lorsqu'elle est accomplie, cette transformation individuelle n'aura une signification permanente et cosmique que si l'individu devient un centre de la Conscience-Force supramentale et le signe qu'elle s'est établie en tant que pouvoir ouvertement opérant dans le fonctionnement terrestre de la Nature — de la même manière dont le Mental pensant s'est établi au travers de l'évolution humaine en tant que pouvoir ouvertement opérant dans la Vie et la Matière.
Cela signifierait l'avènement dans l'évolution d'un être ou Purusha gnostique et d'une Prakriti gnos­tique, d'une Nature gnostique. Il doit y avoir, dans l'ensemble terrestre, une Conscience-Force supramentale libérée et active qui émerge, et organise dans la vie et le corps un ensemble d'instruments supramentaux de l'Esprit, car la conscience corporelle doit, elle aussi, s'éveiller suffisamment pour être un instrument adé­quat de l'action de la nouvelle Force supramentale et de son ordre nouveau.
Jusqu'alors toute transformation intermédiaire ne saurait être que partielle ou incertaine ; on peut obtenir des instruments surmentaux ou intuitifs de la Nature. Mais ils ne seraient qu'une formation lumineuse surim­posée à une Inconscience fondamentale ambiante. Une fois qu'un principe supramental aura été établi de façon permanente sur sa propre base et qu'il aura commencé son action cosmique, les pouvoirs intermédiaires du Surmental et du Mental spirituel pourront se fonder sur lui avec sécurité et parvenir à leur propre perfec­tion ; ils formeront alors dans l'existence terrestre une hiérarchie d'états de conscience qui s'élèveront depuis le Mental et la vie physique jusqu'au niveau spirituel suprême. Le Mental et l'humanité mentale subsisteront comme un échelon dans l'évolution spirituelle, mais il se formera au-dessus d'eux d'autres échelons acces­sibles par lesquels l'être mental incarné pourra, au fur et à mesure qu'il y sera prêt, monter jusqu'à la gnose et s'y transformer en un état supramental et spirituel incarné. Sur cette base serait manifesté, dans la Nature terrestre, le principe d'une vie divine ; même le monde d'ignorance et d'inconscience pourrait découvrir son propre secret maintenant submergé et commencer à réaliser, à chaque échelon inférieur, sa signification divine.

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