Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL

SRI AUROBINDO
. ॐ . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

Le problème d'un empire fédéré hétérogène




Si l'édification d'une nation composite dans les Îles britanniques était d'avance acquise, car c'était une nécessité géographique et économique dont la réalisation complète n'était empêchée que par des erreurs de politique criantes et obstinées, on ne peut pas en dire autant du processus d'évolution       plus rapide, mais encore graduel et presque inconscient par lequel l'empire colonial de la Grande-Bretagne est en train de devenir une unité réelle. Il n'y a pas si longtemps, on considérait que le détachement final des colonies et la formation de jeunes nations indépendantes, du moins pour l'Australie et le Canada, était le terme inéluctable de cet empire colonial, sa seule conclusion logique et à peine regrettable.
      Cette façon de voir s'appuyait sur de bonnes raisons. La nécessité géographique de l'union faisait entièrement défaut; au contraire, les distances créaient une séparation mentale tranchante. Chaque colonie avait un corps physique nettement séparé et, selon le cours de l'évolution humaine à cette époque, semblait prédestinée à devenir une nation distincte. Les intérêts économiques de la mère patrie et des colonies étaient disparates, isolés les uns des autres, souvent opposés comme l'ont montré les colonies en adoptant des tarifs protectionnistes contre la politique britannique de libre-échange. Le seul intérêt politique qu'elles trouvaient à l'Empire, était la sécurité de la flotte et de l'armée britanniques contre les invasions étrangères ; mais elles ne participaient nullement au gouvernement de l'Empire et ne prenaient aucun intérêt direct à l'élaboration de ses destinées. Psychologiquement, le seul lien était un fragile souvenir des origines, un tiède sentiment qui pouvait facilement s'évaporer, combattu par une tendance séparatiste solide et par le penchant naturel des groupements humains fortement marqués à se créer eux-mêmes une vie et un type racial indépendants. L'origine de la race variait : en Australie, elle était britannique ; en Afrique du Sud, elle était surtout hollandaise ; au Canada, elle était mi-française, mi-anglaise. Mais dans ces trois pays, des modes de vie se sont créés, des tendances politiques, un nouveau type de caractère, de tempérament et de culture, si l'on peut dire, qui étaient aux antipodes de la vieille culture britannique et de son tempérament, son mode de vie et ses tendances sociales et politiques. De son côté, la mère patrie ne tirait aucun avantage tangible — politique, militaire ou économique — de ses rejetons, mais le seul prestige que pouvait lui conférer le fait de posséder un empire. Des deux côtés, par conséquent, toutes les circonstances faisaient pressentir une séparation finale pacifique, qui ne devait laisser à l'Angleterre que la fierté d'avoir été la mère d'autant de nations nouvelles.
      Du fait du rapetissement du monde amené par les sciences physiques, de la tendance à la formation de plus grands agrégats, de la transformation des conditions politiques mondiales et des profonds changements politiques, économiques et sociaux vers lesquels la Grande-Bretagne s'est acheminée, toutes les conditions sont maintenant modifiées et il est facile de voir que la fusion de l'empire colonial en un grand Commonwealth fédéré ou en quelque système qui puisse plausiblement porter ce nom, est pratiquement inévitable. La route est semée de difficultés, à commencer par des difficultés économiques car, nous l'avons vu, la séparation géographique entraîne une divergence, voire une opposition des intérêts économiques ; or, si un Zollverein impérial était assez naturel entre les États de l'empire germanique ou entre les membres d'une Confédération de l'Europe Centrale telle que la projetait l'un des groupes belligérants de la Grande Guerre, pareille création serait artificielle entre des pays très espacés, exigeant comme elle le ferait une vigilance constante et des soins délicats. Et pourtant, l'unité politique tend naturellement à exiger une union économique concomitante, elle ne semble pas vraiment complète sans elle. En outre, des difficultés politiques ou autres, latentes, peuvent surgir et détruire la formation impériale si le processus d'unification pratique est mené trop précipitamment et sans sagesse. Mais aucune de ces difficultés n'est nécessairement insurmontable ; on ne peut même pas dire qu'elles soient une pierre d'achoppement réelle. La difficulté de race, qui fut un temps sérieuse et menaçante en Afrique du Sud, et qui n'est pas encore éliminée, n'est pas nécessairement plus formidable qu'au Canada, car dans ces deux pays existe un élément anglais qui, majoritaire ou minoritaire, peut, par union ou fusion amicale, rattacher l'élément étranger à l'Empire. Il n'existe pas non plus de puissante attraction extérieure ni de conflit de cultures établies, ni de tempéraments incompatibles comme ceux qui ont rendu si difficile l'union réelle de l'empire autrichien.
La seule chose nécessaire est que l'Angleterre continue de traiter le problème avec un juste instinct et qu'elle ne recommence pas sa fatale bévue d'Amérique ni l'erreur commise en Afrique du Sud (dont elle est heureusement revenue). Elle doit toujours se rappeler que son destin éventuel n'est pas celui d'un pays dominateur qui contraint toutes les parties de son dominion à lui ressembler uniformément ou à rester en perpétuelle subordination, mais d'être le centre d'une grande confédération d'États et de nations qui, par sa puissance d'attraction, fusionneront en une nouvelle unité supranationale. Pour ce faire, la première condition est qu'elle respecte scrupuleusement la liberté interne de vie et de volonté des colonies, leurs tendances sociales, culturelles et économiques, tout en donnant à chacune une part égale à la sienne dans la gestion des grands problèmes communs de l'Empire. Le seul rôle auquel elle puisse prétendre dans l'avenir de ce nouveau type d'agrégat, est celui de centre politique et culturel, de charnière ou de nœud de l'union. Si la pensée dirigeante de l'Angleterre s'oriente ainsi, seul un cataclysme imprévu pourrait empêcher la formation d'une unité impériale où le Home Rule sous une vague suzeraineté britannique, serait remplacé par une Fédération fondée sur le Home Rule [1].
      Mais le problème devient beaucoup plus difficile quand il s'agit des deux autres grands constituants de l'Empire : l'Égypte et l'Inde; si difficile que la première tentation de la pensée politique, appuyée par cent préjugés et intérêts momentanés, était naturellement de laisser de côté le problème et de créer un empire colonial fédéré où ces deux grands pays demeureraient à l'état de dépendances sujettes [2]. Il est évident qu'une telle solution ne peut pas durer et qu'en s'obstinant à la maintenir, on va au devant des résultats les plus indésirables, sinon à un désastre final. La renaissance de l'Inde est aussi inévitable que, demain, le lever du soleil, et la renaissance d'une grande nation de trois cent millions d'hommes avec un tempérament aussi particulier, des traditions et des conceptions de vie si uniques, une intelligence si puissante et une si grande masse d'énergies potentielles, est évidemment l'un des plus formidables phénomènes du monde moderne. Il est évident que la nouvelle unité impériale fédérée ne peut pas se permettre de s'opposer d'une façon permanente à cette nation renaissante de trois cent millions d'âmes et que l'on ne peut pas laisser régner la politique à courte vue de fonctionnaires soumis à des intérêts immédiats et qui voudraient différer aussi longtemps que possible l'inévitable issue. Certes, tout cela a été reconnu en principe; mais la difficulté viendra avec le règlement pratique du problème quand la question indienne ne pourra plus être renvoyée à une date indéterminée.
      La nature des difficultés qui barrent le chemin à une union pratique entre des agrégats aussi différents, est assez évidente. Il y a d'abord l'isolement géographique qui a toujours fait de l'Inde un pays et un peuple à part même quand elle était incapable de réaliser son unité politique et qu'elle subissait tout le choc des invasions ou des influences culturelles des civilisations voisines. Il y a la masse même de sa population de trois cent millions d'âmes, dont la fusion sous une forme quelconque avec les autres nations de l'Empire, serait une tout autre affaire que la fusion des populations relativement peu nombreuses de l'Australie, du Canada et de l'Afrique du Sud. Il y a la ligne de démarcation saillante de la race, la couleur et du tempérament entre l'Européen et l'Asiatique. Il y a le passé millénaire, la divergence absolue des origines, les souvenirs indélébiles, les tendances inhérentes, qui interdisent tout espoir d'effacer ou de minimiser la ligne de démarcation en faisant accepter à l'Inde une culture entièrement ou principalement anglaise ou européenne. Toutes ces difficultés ne veulent pas dire nécessairement que le problème soit insoluble; au contraire, nous savons qu'il n'est pas de difficulté présentée au mental humain qu'il ne puisse résoudre, s'il le veut. Nous voulons supposer que dans le cas particulier, on saura trouver à la fois la volonté et la sagesse nécessaires ; que la politique britannique ne commettra pas d'erreur irréparable que selon son tempérament et son habitude passée, elle réparera à temps les erreurs mineures inévitables quand on aborde pareil problème ; et que, tôt ou tard, il sera possible de créer une certaine sorte d'unité psychologique entre ces deux agrégats de l'espèce humaine si fortement disparates.
      Reste à savoir dans quelles conditions ceci est possible et de quelle nature sera l'unité. Il est clair que la race dirigeante doit appliquer beaucoup plus scrupuleusement et avec beaucoup plus de fermeté résolue le principe qu'elle a déjà appliqué ailleurs si fructueusement, et dont l'abandon s'est finalement toujours révélé si préjudiciable à ses propres intérêts supérieurs. Elle doit permettre, respecter et même favoriser la libre évolution séparée de l'Inde dans le cadre de l'unité de l'Empire. Tant que l'Inde ne se gouvernera pas entièrement elle-même, ses intérêts devront prendre la première place dans la pensée de ceux qui la gouvernent, et, quand elle aura l'autonomie, celle-ci devra être telle qu'elle n'entravera pas la gestion de ses propres intérêts. Par exemple, elle ne devra pas être forcée à un Zollverein impérial qui, dans les conditions actuelles, serait désastreux pour son avenir économique, à moins que les conditions actuelles ne changent sous l'effet d'une politique résolue qui stimulera et encouragera son développement industriel en dépit du préjudice certain qui en résultera pour de nombreux intérêts commerciaux actuels au sein de l'Empire. Aucun effort ne doit être fait pour imposer à l'évolution indienne, la culture ou les conditions de vie anglaises, ou pour en faire une condition sine qua non de son admission au rang des peuples libres de l'Empire; et aucun effort ne doit être fait pour S'immiscer et empêcher l'Inde de défendre et suivre sa propre culture et de se développer selon son propre caractère. Sa dignité, ses sentiments, ses aspirations nationales doivent être reconnus de plus en plus, en pratique comme en principe. Si ces conditions sont remplies, la sécurité de ses intérêts politiques et économiques et le souci d'une croissance paisible pourraient la retenir au sein de l'Empire, et avec le temps, la partie plus difficile et plus subtile du processus d'unification pourrait s'accomplir plus ou moins rapidement.
      L'unité créée ne pourra jamais prendre la forme d'un empire indo-britannique. C'est là une fiction de l'imagination, une chimère qu'il serait fâcheux de poursuivre au détriment des possibilités réelles. Ces possibilités peuvent être de plusieurs sortes : premièrement, une unité politique solide, scellée par des intérêts communs ; deuxièmement, des échanges commerciaux de bon aloi et une aide industrielle réciproque selon de sains principes ; troisièmement, de nouvelles relations culturelles entre les deux fractions les plus importantes de l'humanité, l'Europe et l'Asie, qui leur permettraient d'échanger ce qu'elles ont chacune de grand et de précieux tels les membres égaux d'une même famille; enfin, au lieu des habituelles associations passées fondées sur le développement politique et économique et sur la gloire militaire (qui ont joué le rôle principal dans la formation des entités nationales), on peut espérer la gloire plus grande d'une association et d'une collaboration étroite pour former une culture nouvelle, riche et diverse, au service d'une humanité plus noble. Tel devrait être certainement le type d'entité supranationale qui pourrait constituer la prochaine étape de l'agrégation progressive de l'humanité.
      Il est évident que cette prochaine étape n'a de valeur et de raison d'être que si, par une démonstration pratique et la création de nouvelles habitudes de sentiment, de nouvelles attitudes mentales et d'une nouvelle vie commune, elle prépare l'unité de toute l'espèce humaine en une seule famille. Sans la vision de ce grand but final, la simple création d'une gigantesque unité impériale ne serait qu'un phénomène vulgaire, et même réactionnaire. La seule édification d'une unité indo-­britannique multicolore,  armée et rangée en ordre de bataille, séparée des autres vastes unités — russe, française, allemande, américaine — par des égoïsmes commerciaux, politiques et militaires, serait une régression et non un progrès. Par conséquent, si ce genre de développement est vraiment appelé à se produire (et nous avons pris l'exemple de l'empire britannique parce qu'il est la meilleure illustration d'un type nouveau possible), ce doit être comme une étape de transition sur le chemin, et avec cet idéal devant nous; c'est dans cette seule mesure que pourront l'accepter ceux dont l'amour de l'humanité n'est pas étouffé par les limitations des vieux patriotismes locaux qui dressent les nations les unes contre les autres. Et encore faut-il supposer que les moyens politiques et administratifs employés seront de ceux qui mènent à l'unité de l'espèce humaine — c'est l'hypothèse douteuse sur laquelle nous nous sommes engagés. Les chances de ce genre de développement sont encore faibles, car le tempérament de l'Inde musulmane, comme celui de l'Inde hindoue, pousse encore irrésistiblement à l'indépendance et, du côté anglais, rien n'a été fait pour mettre en œuvre la possibilité d'un empire fédéré. Il fallait pourtant envisager cette possibilité car il n'est pas absolument impossible qu'en des conditions différentes, une indépendance virtuelle puisse être acceptée au lieu d'une autonomie isolée et séparée. Dans ce cas, ce serait un signe que l'une des étapes de la Nature vers le résultat final conduisait à ce passage. On peut dire en sa faveur que si pareille combinaison de deux peuples et de deux cultures aussi disparates s'avérait possible, la question plus vaste d'une union mondiale commencerait à sembler moins lointaine [3].


[1] Ceci, à condition que l'empire continue d'être victorieux et prospère; condition aussi que la politique étrangère de la Grande-Bretagne ne rende pas les obligations de l'unité fédérée trop irritantes pour les petits membres. (Note de Sri Aurobindo)

[2] La question de l'Égypte a déjà été réglée depuis que ces lignes ont été écrites, et dans un sens opposé à l'union. L'Inde, qui était déjà sur la voie d'un statut libre, l'a maintenant obtenu, quoique ses deux parties séparées aient un moment figuré parmi les Dominions et que l'une d'elles (le Pakistan) adhérera peut-être, pour quelque temps, à ce statut tandis que l'autre (l'Inde), tout en devenant une République indépendante, a adopté une nouvelle formule d'adhésion au Commonwealth. (Note de Sri Aurobindo)

[3] Comme il était pratiquement inévitable tout du long, les événements ont pris une tournure différente ; mais cette partie du chapitre a été laissée telle quelle parce que l'examen de la possibilité d'un empire fédéré était néces­saire à notre thème. Que cette possibilité d'expérience n'ait pu se concrétiser si peu que ce soit, montre bien que ce stade intermédiaire de la progres­sion vers une union mondiale totale, présente des difficultés qui la rendent presque impossible. L'empire fédéré envisagé à été remplacé par des agglo­mérats tels le Commonwealth, l'Union Soviétique, ou par des possibilités du genre des États-Unis d'Europe et autres combinaisons continentales comme celles qui se préparent entre les deux Amériques et qui peuvent devenir un jour applicables à l'Asie. (Note de Sri Aurobindo)


Sri Aurobindo -L’IDÉAL DE L’UNITÉ HUMAINE-
CHAPITRE VIII, Le problème d'un empire fédéré hétérogène



La création d'une nation hétérogène




Le problème de la fondation d'un empire fédéral ayant à combiner des éléments hétérogènes - a seule base qui puisse être ferme et sûre — la création d'une unité psychologique vraie —, se ramène à deux questions différentes, celle de la forme et celle de la réalité que la forme a pour but de servir. La première est d'une grande importance pratique, mais seule la seconde est vitale. La forme extérieure de l'unité peut rendre possible, favoriser et même aider activement la création de la réalité correspondante, mais elle ne peut jamais la remplacer. Or, comme nous l'avons vu, la vraie réalité dans l'ordre de la Nature, est la réalité psychologique, car le simple fait physique d'une union politique et administrative peut n'être qu'une création temporaire et artificielle destinée à s'effondrer irrémédiablement sitôt que son utilité immédiate est passée ou que les conditions qui ont favorisé sa persistance, sont radicalement ou même sérieusement modifiées. La première question à considérer est donc la nature de la réalité que l'on entend créer sous la forme d'un empire fédéral, et plus spécialement si cette réalité doit être un simple élargissement du type nation, qui est le plus grand agrégat humain que la Nature ait jusqu'à présent façonné avec succès, ou, au contraire, un nouveau type d'agrégat, qui surpassera et tendra à supplanter la nation comme celle-ci a remplacé la tribu, le clan, la cité ou les États régionaux.
 La première réaction naturelle du mental humain devant un tel problème, est de préférer l'idée qui flatte le plus ses notions familières et semble les perpétuer. Car, dans la masse, la mentalité humaine répugne à tout changement de conception radical. Elle accepte très facilement le changement si sa réalité est voilée par la continuation de la vieille forme habituelle des choses, ou encore par quelque fiction rituelle, légale, intellectuelle ou sentimentale. C'est une fiction de ce genre que certains songent à créer pour jeter un pont entre l'idée de nation et l'idée d'empire comme unité politique. Ce qui unit le plus solidement les hommes, maintenant, c'est l'unité physique d'un pays commun qu'ils habitent et qu'ils défendent, c'est la vie économique commune issue de cette unité géographique et le sentiment de patrie qui grandit autour du fait physique et économique et qui crée une unité politique et administrative, ou en assure la permanence une fois qu'elle s'est créée. Elargissons donc, par quelque fiction, ce sentiment puissant, exigeons des constituants hétérogènes que chacun considère l'empire comme sa propre patrie, et non son pays natal, ou du moins, s'il s'accroche encore au vieux sentiment, qu'il apprenne à considérer d'abord et avant tout l'empire comme la grande patrie. Une variante de cette idée se retrouve dans la notion française de la mère-patrie française; toutes les autres possessions de l'empire (qui dans la phraséologie anglaise seraient qualifiées de dépendances en dépit de l'importante part de droits politiques qui leur est concédée) doivent être considérées comme des colonies de la mère-patrie, rassemblées par l'idée qu'elles sont la France d'Outremer, et éduquées à centrer leurs sentiments nationaux sur la grandeur, la gloire et l'amabilité de leur mère commune, la France. Cette notion est naturelle au tempérament celto-latin, quoique étrangère au teuton, et elle est soutenue par la relative modération du préjugé de race et de couleur, et par la remarquable puissance d'attraction et d'assimilation que la France possède en partage avec toutes les nations celtiques.
    Souvent miraculeux, le pouvoir de telles fictions ne doit pas être méconnu, fût-ce un instant. Ces fictions constituent la méthode la plus usuelle et la plus efficace de la Nature quand elle rencontre cette résistance obstinée à tout changement qu'elle a elle-même implantée en son animal intelligent : l'homme. Cependant, il existe des conditions sans lesquelles la fiction ne peut pas tenir longtemps ni complètement. Tout d'abord, elle doit se fonder sur une ressemblance superficielle plausible. Ensuite, elle doit engendrer une réalité assez forte pour prendre sa place, ou éventuellement la justifier. Enfin, cette réalité doit se réaliser progressivement sans rester trop longtemps à l'état de nébuleuse informe. Il fut un temps où la nécessité de ces conditions était moins pressante, où la masse des hommes était plus imaginative, moins sophistiquée, plus facilement satisfaite d'un sentiment ou d'une apparence, mais à mesure que l'espèce avance, elle devient mentalement plus éveillée, plus consciente, plus critique et plus prompte à saisir la dissonance entre les faits et les prétentions. En outre, le penseur a pris une place mondiale et ses paroles sont écoutées comme elles ne l'ont jamais été dans l'histoire connue de l'humanité ; or, le penseur tend de plus en plus à devenir un inquisiteur, un critique, un ennemi de la fiction [1].
    Cette fiction se fonde-t-elle donc sur quelque parallèle réalisable ? En d'autres termes, est-il vrai qu'une unité impériale véritable, si elle se réalise, sera simplement une unité nationale élargie ? Ou sinon, quelle réalité la fiction a-t-elle pour but de préparer ? On trouve dans l'histoire de nombreux exemples de nations composites, et, si nous admettons la validité du parallèle, c'est une nation composite de ce genre que l'empire fédéral a pour tâche de créer, mais à une plus grande échelle. Nous devons donc jeter un coup d'œil sur les exemples de nations composites les plus typiques qui aient réussi, afin de voir jusqu'où le parallèle s'applique et quelles sont les difficultés, s'il y en a, qui indiqueraient la nécessité d'une évolution nouvelle plutôt que d'une variation du vieux succès. Avoir une idée juste des difficultés, nous aidera à trouver comment elles peuvent être surmontées.
    La nation britannique, autrefois, et l'empire britannique à présent, nous donnent l'exemple le plus frappant d'une nation composite ou hétérogène qui s'est bâtie avec succès, puis d'un empire hétérogène en bonne voie de développement (avec quelques réserves pour le succès de ce dernier, car il est ouvert aux périls d'une masse de problèmes encore non résolus) [2]. Ont composé la nation britannique : l'Angleterre anglo-normande de langue anglaise, le Pays de Galles cymrique parlant gallois, l'Écosse mi-saxonne et mi-gaélique parlant anglais et, très partiellement et imparfaitement, l'Irlande gaélique avec une colonie principalement anglo-écossaise qui la maintenait par force dans le corps uni sans jamais pouvoir imposer une union véritable. Jusqu'à une époque récente, l'Irlande était l'élément d'échec de cette formation, et c'est seulement maintenant, sous une forme et en des conditions différentes de celles des autres membres, qu'une certaine sorte d'unité, encore très précaire, est en train de s'établir, bien qu'elle commence à peine à être réelle et qu'elle se soit faite avec l'empire et non avec la nation britannique [3]. Quelles furent les circonstances qui ont déterminé ce succès général et cet échec partiel, et quelle lumière jettent-elles sur les possibilités du grand problème ?
En construisant ses agrégats humains, la Nature a généralement suivi la même loi que pour ses agrégats physiques. En premier lieu, elle fournit un corps naturel; ensuite, une vie et un intérêt vital communs pour les constituants du corps ; enfin, une mentalité consciente ou un sens de l'unité et un centre ou organe directeur par lequel le sens de l'ego commun pourra s'accomplir et agir. Dans les processus ordinaires de la Nature, il faut quelque élément — un lien de descendance commune ou une association passée — qui permette au semblable d'adhérer au semblable et de se distinguer du dissemblable, mais il faut aussi un habitat commun, un pays disposé de telle façon que tous ceux qui habitent à l'intérieur de ses frontières naturelles, se trouvent dans une sorte de nécessité géographique de s'unir. Dans les temps anciens, quand les communautés étaient moins solidement enracinées au sol, la première de ces conditions était la plus importante. Dans les communautés modernes déjà fixées, la seconde l'emporte. Mais l'unité de la race, pure ou mélangée (car il n'est pas nécessaire qu'elle ait une origine unique), demeure un facteur d'importance, et de fortes dissemblances ou différences peuvent aisément créer de sérieuses difficultés et empêcher la nécessité géographique de s'imposer avec quelque permanence. Pour qu'elle puisse S'imposer, il faut que la deuxième condition, de la Nature acquière une force considérable, c'est-à-dire la nécessité d'une unité économique ou habitude de subsister en commun, et la nécessité d'une unité politique ou habitude d'organisation vitale commune afin de pouvoir survivre, fonctionner et s'agrandir. Or, pour que cette deuxième condition puisse se réaliser avec toute sa force, il faut que rien ne vienne affaiblir ni détruire la création de la troisième condition et sa continuité. Rien ne doit être fait qui vienne accentuer la désunion des sentiments ou perpétuer la sensation de séparation du reste de l'organisme, sinon le centre ou l'organe directeur risquerait de ne plus être psychologiquement représentatif de l'ensemble, et donc de ne plus être le vrai centre de son sens de l'ego. Mais notons que le séparatisme n'est pas la même chose que le particularisme, qui, lui, peut fort bien coexister avec l'unité. Ce qui sépare, ce n'est pas le simple fait de la différence, c'est le sentiment de l'impossibilité d'une union vraie. 
La nécessité géographique de l'union était évidemment présente dans la formation de la nation britannique; la conquête du Pays de Galles et de l'Irlande et l'union avec l'Écosse furent des événements historiques qui exprimaient simplement l'application de cette nécessité; mais l'unité de race et les vieilles associations faisaient complètement défaut et elles ont dû être créées avec plus ou moins de difficulté. Elles le furent avec un certain succès au Pays de Galles et en Écosse, après un délai plus ou moins long, mais pas du tout en Irlande. La nécessité géographique n'est qu'une force relative; elle peut être annulée par un puissant sentiment de désunion si rien d'efficace n'est fait pour dissoudre l'impulsion désintégrante. Même quand l'union est politiquement réalisée, elle tend à être détruite s'il existe à l'intérieur de l'unité géographique, une barrière physique notamment, ou une ligne de division assez solide pour servir de base à un conflit d'intérêts économiques, comme il en est entre la Belgique et la Hollande, la Suède et la Norvège, l'Irlande et la Grande-Bretagne. Dans le cas de l'Irlande, non seulement les dirigeants britanniques n'ont rien fait pour jeter un pont sur cette ligne de division économique ou pour la faire disparaître et neutraliser dans la mentalité irlandaise le sentiment d'une existence séparée dans un pays physiquement séparé, mais par un faux calcul des causes et des effets, ils ont au contraire accentué l'une et l'autre de la manière la plus forte.
    Tout d'abord, la vie et la prospérité économiques de l'Irlande ont été délibérément écrasées dans l'intérêt du commerce et des affaires britanniques. Ceci fait, il ne servait plus à grand-chose d'opérer, par des moyens que l'on préfère ne pas approfondir, une "union" politique des deux îles sous l'égide d'un organisme législatif et exécutif commun, car ledit organisme n'était aucunement un centre d'unité psychologique. Du moment où les intérêts les plus vitaux étaient non seulement différents mais en conflit, cette "union" ne pouvait représenter qu'une prolongation du contrôle et des intérêts du "partenaire principal", et une prolongation de la sujétion et de la frustration des intérêts du corps étranger lié à l'organisme supérieur par des chaînes législatives mais non uni par une fusion réelle. La famine qui a dépeuplé l'Irlande tandis que l'Angleterre profitait et prospérait, est un terrible témoignage de la Nature sur le sinistre caractère de cette "union", qui n'était pas une unité mais une opposition aiguë des intérêts les plus essentiels. Les mouvements séparatistes irlandais en faveur du Home Rule, étaient l'expression naturelle et inévitable de sa volonté de survivre ; c'était simplement l'instinct de conservation qui pressentait et revendiquait le seul moyen évident de conservation.
    Dans la vie humaine, les intérêts économiques sont d'ordinaire ceux que l'on viole avec le moins d'impunité, car ils sont liés à la vie même, et leur violation persistante, si elle ne détruit pas l'organisme opprimé, provoque nécessairement les plus amères révoltes et finit par l'une de ces inexorables représailles de la Nature. Mais en voulant se débarrasser par la violence des éléments du particularisme irlandais, la politique britannique a commis une faute également radicale quant à la troisième des conditions naturelles. Comme l'Irlande, le Pays de Galles avait été l'objet d'une conquête, mais jamais un processus si complet d'assimilation rigoureuse ne lui avait été appliqué ; après le premier malaise qui suit toute violence, après un ou deux essais de résistance avortés, le Pays de Galles fut abandonné à la pression pacifique des conditions naturelles, et la conservation de sa race ou de son langage n'ont pas fait obstacle à l'union graduelle des races cymrique et saxonne au sein d'une commune nationalité britannique. De même en Écosse, à part le problème mineur des clans de Highlands, la même non-interférence a amené la fusion plus rapide encore des races écossaise et anglaise. Il existe maintenant dans l'île de Grande-Bretagne, une race britannique composite ayant un pays commun, liée ensemble par la communauté d'un sang mêlé, par une association passée qui s'est changée en unité, par la nécessité géographique, par des intérêts politiques et économiques communs, par l'accomplissement d'un ego commun. En Irlande, le procédé contraire et les efforts pour substituer un processus artificiel alors que le jeu des conditions naturelles aidées d'un peu de savoir-faire et de conciliation aurait suffi, puis l'application de méthodes vieillies à un ensemble de circonstances nouveau, ont eu un effet contraire. Quand l'erreur a été découverte, il fallait compter avec les effets du karma passé, et l'union a dû s'effectuer suivant les méthodes réclamées par les intérêts et les sentiments particularistes irlandais (d'abord, par l'offre du Home Rule, puis par la création de l'État Libre) et non par une union législative complète.
    Ces conséquences peuvent aller plus loin encore, et il peut finalement devenir nécessaire de remanier l'Empire britannique, et peut-être même toute la nation anglo-celtique suivant de nouvelles lignes, avec un principe fédératif à la base. Car le Pays de Galles et l'Écosse n'ont pas fusionné avec l'Angleterre aussi complètement que la Bretagne, l'Alsace, le Pays basque et la Provence se sont fondus dans l'indivisible unité de la France. Bien qu'aucun intérêt économique, aucune nécessité physique pressante n'appelle l'application du principe fédératif au Pays de Galles et à l'Écosse, il y reste tout de même un sentiment particulariste mineur mais suffisant pour sentir la répercussion de la solution irlandaise et éveiller ces deux pays à la commodité et à l'avantage qu'ils trouveraient aussi à la reconnaissance de leur séparation provinciale. Or, ce particularisme ne peut manquer de recevoir une force et un encouragement nouveaux si le principe fédératif venait à s'introduire pratiquement dans la réorganisation de l'empire colonial (qui peut devenir inévitable un jour) jusqu'à présent gouverné par la Grande-Bretagne sur la base d'un Home Rule sans fédération [4]. Les circonstances particulières, à la fois nationales et coloniales, qui ont présidé à la formation et à l'expansion des races habitant les Îles britanniques sont telles, en fait, qu'il semblerait presque que cet empire ait été constamment destiné et préparé par la marche de la Nature à être le grand champ d'expérience pour la création d'un type nouveau dans l'histoire des agrégats humains : l'empire fédéral hétérogène.


[1]Ces conditions mêmes peuvent très bien disparaître bientôt, car la li­berté de pensée est partout menacée, et là où disparaît la liberté de pensée, le pouvoir du penseur disparaît. (Note de Sri Aurobindo)
[2] Il faut se souvenir que ceci fut écrit il y a quelques dizaines d'années et que les circonstances, et l'Empire lui-même, ont totalement changé. Le pro­blème tel qu'il était alors, ne se pose plus. (Note de Sri Aurobindo)
[3] Ceci fut écrit quand le Home Rule semblait être une solution possible; l'échec est maintenant un fait établi et l'Irlande est devenue la République Indépendante d'Irlande. (Note de Sri Aurobindo)
[4] Le Home Rule est maintenant remplacé par le statut de Dominion, qui revient à une confédération de fait, bien que la forme n'y soit pas encore. (Note de Sri Aurobindo)

Sri Aurobindo, L’IDÉAL DE L’UNITÉ HUMAINE,
 Chp VII - La création d'une nation hétérogène


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