Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL

SRI AUROBINDO
. ॐ . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

Ainsi fut énoncé le défi du Phthien



Secouant de colère sa tête aux cheveux noués d'un bandeau, Talthybios répondit:
"Princes, vous prononcez les mots dictés par ceux qui vous mènent ! Voici ce qu'a dit Achille:
Lève-toi, Talthybios, et dans ses espaces va à la rencontre du char du matin,
Défie les coursiers divins dès leur bond à travers les plaines de Troade.
Héraut chargé de ma volonté auprès d'une nation hautaine et obstinée,
Hôte-toi, trouve-toi derrière .ses remparts avant que le jour se soit vêtu d'or.
Énonce dans le palais de Priam la parole du Phthien Achille.
Je t'envoie librement, non en vassal, Argien,
Mais en souverain de l'Hellade et roi de mes nations.
Longtemps j'ai marché  à l'écart de la mêlée des dieux en Troade,
Longtemps ma lance indolente s'est appuyée au flanc paisible de ma tente,
Sourde au langage des trompettes, au geignement strident des chars qui se ruent en avant;
J'ai vécu seul avec mon coeur, indifférent au murmure hellène,
Grondé la meute de lions du dieu de la guerre quand elle réclamait rugissante la chasse ;
Jour après jour j'ai marché à l'aube et dans la rougeur du couchant,
Longeant au loin l'appel des mers, seul avec les dieux et ma rêverie,
Me penchant sur la complainte insatisfaite de mon cœur et les rythmes de l'Océan
Qui accompagnaient le chant d'espérances vaines aux lèvres de miel. Car les frères de Polyxène 
Sont encor la descendance dit Titan Laomédon abattu en pleine grandeur,
Machines de Dieu incapables de supporter toute la puissance qu'elles récèlent.
Ils ont tancé la crainte qui montait de leur cœur, et notre commune condition humaine ne les lie pas;
Ils n'ont aucun soutien chez les dieux qui approuvent, accordant le calme aux mortels
Mais tels les Titans de jadis ils ont étreint la grandeur et la ruine.
Va donc trouver la race qui se condamne elle-même, les chefs aveuglés par le ciel, —
Non pas sur l'agora balayée par les vents du débat et les clameurs énormes,
Léonines du peuple ! Dans l'altier château seigneurial de Troie,
Fais entendre ma parole au héros Déiphobos, qui est en tête de la mêlée,
A Pâris qui fait la course de la fatalité, et à l'opiniâtre vaillance d'Enée.
Héraut de Grèce, quand tes pieds presseront l'or et le marbre,
Lève-toi dans le mégaron iliaque, ne refrène pas le cri qui provoque.
Voici ce que tu leur diras, en frappant le sol du bâton symbole de ton défi,
Affrontant les foudres de guerre, les insensés, ceux qui jouent avec la ruine d'un empire :
'Princes de Troie, je me suis assis dans vos salles, j'ai dormi dans vos chambres ;
Je vous ai rencontrés lion seulement au combat, en guerrier heureux de ses adversaires
Et heureux d'une force compagne de la sienne, mais aussi nous nous sommes 
                                                                                                     rencontrés dans la paix.
Étonné je suis assis dans les grandes salles de mes ennemis, près des poitrines portant les cicatrices
De mes coups d'épée, sous les ' veux que j'avais vus au travers de la bataille;
J'ai mangé, me réjouissant, la chère de l'Orient aux tables de Priam,
Servi par les mains les plus gracieuses au monde, par la fille d'Hécube, –
Ou, par une nuit insouciante et enivrante, nos tîntes réconciliées,
J'ai bu la douceur du vin phrygien, admirant vos corps
Sans aucun doute façonnés par les dieux, et mon esprit s'est révolté contre la haine
S'attendrissant, il compatissait dans toutes ses fibres devant la beauté et la joie de ses ennemis,
S'affligeait de la mort qui prend par surprise, et de la flamme qui crie et désire,
Jusqu’à vouloir sauver enfin, et même à deux doigts de délivrer
Troie, ses, merveilleux ouvrages, ses fils, ses filles à la poitrine profonde.
Averti par les dieux qui révèlent au coeur ce que le mental, rendu sourd par ses pensées,
Ne peut écouter, je vous, ai offert l'amitié, je vous ai offert la fête nuptiale,
L'Hellade pour camarade, Achille pour frère, et pour objet de jouissance
Le monde, conquis par ma lance. Un être entendit mon appel, un être se joignit à ma quête.
D'où vient, alors, que le cri de guerre ne s'apaise pas sur la rive du Xanthe ?
Nous ne sommes pas des voix de l 'Argolide, des tricheurs lacédémoniens,
Brillants, subtils et faux ; nous sommes des diseurs de vérité, nous sommes des Hellènes,
Homme de la terre septentrionale, fidèles en amitié et nobles dans la colère,
Forts comme nos pères jadis. Mais vous avez répondu à ma vérité en l'éludant,
Espérant prendre ce que je ne veux pas céder, et vous avez flatté votre peuple.
J'ai longtemps attendu que la lumière de la sagesse se lève sur vos natures violentes.
J'ai, en solitaire, arpenté les sables, le long des eaux aux gorges innombrables,
Priant Pallas la sage que la fatalité s'écarte de vos manoirs,
Ravissants édifices, gracieux comme des rythmes, poèmes de marbre,
Œuvres des dieux transitoires ; et j'ai ardemment souhaité la fin du fracas guerrier
Dans l'espoir que la Mort se laisserait fléchir par la beauté des fils des Troyens.
Loin du cri des javelots, loin de la ruée et du rire des essieux,
Lourd sur moi comme du fer l'intolérable joug de l'inaction pesait
Comme un fardeau sur les épaules d'un coureur. Le cri de guerre s'élevait près du Scamandre;
Le Xanthe était traversé sur un pont de guerriers tués, et pas par Achille.
Souvent je tendais la main vers la lance, car les plages troyennes
Retentissaient de la voix de Déiphobos poussant des cris et abattant les Argiens
Souvent, tel celui d'une mère anxieuse, mon cœur tressaillait pour la Grèce et ses enfants,
Car l'air était saturé du rugissement de lion d'Enée,
Toujours le soir tombait, ou les dieux protégeaient les Argiens.
Alors, près du fossé entourant les navires, de ce côté-ci de la plaine du Xanthe,
S'éleva une voix nouvelle qui perçait le tumulte et voguait sur les brises,
Aiguë, insistante, nette, et clamant un cri de guerre inconnu
Qui menaçait les peuples de ruine. Une femme avait fait son entrée pour vous aider,
Royale et insolente, aussi belle que le matin et aussi féroce que le vent du nord, —
Qui, affranchie de la quenouille  empoigne l'épée et fait mépris de la soumission,
Enfreignant la loi des dieux. Elle est turbulente, rapide au combat.
Faisant sonner sa voix comme celle d'un cygne qui nous mande devant la mort et le désastre,
Le pied léger, heureuse, impitoyable, elle court en riant au carnage ;
Vigoureuse, dans son allure qui séduit, elle s'élance de soit char pour mettre à mort,
Trempe dans le sang des mains qui ont la douceur du lys. Sous le choc avec elle, l'Europe étonnée
Est, chancelante, rejetée vers l'Océan. Elle est la panique, elle est la mêlée,
La guerre est son péan, les chars sont la foudre de Penthésilée.
Il semble que sa venue a été la perte des hommes de l'Ouest et de leurs troupes sans nombre  ;
Ajax repose pour toujours, Mérion gît sur les plages.
Ils tombent un par un sous vos yeux, les Grands de l'Achaïe.
Sans cesse devant mes navires, comme une procession de fourmis qui furètent,
Passent les blessés qu'on emmène ; ils étouffent leurs plaintes à mesure qu'ils approchent
Et regardent en silence les multitudes inactives, incriminant Achille au grand renom.
Pourtant j'ai été indulgent avec vous, j'ai attendu quelque temps, escompté 
                                                                                                    que vous me feriez mander,
Appelant de mes désirs des torches nuptiales et non la flamme au faîte des maisons d'Ilion,
Non le sang répandu dans les chambres de douceur, non l'incomparable cité de l'amour
Engloutie par le funeste destin. Je ne me suis pas détourné de la lutte titanesque
Découragé, ou désespéré, ou soudain las des travaux sous l'effet d'un reflux de mon glorieux courage,
Mais sous la poussée de ma compassion devant la ruine des nations sœurs,
Mais pour l'amour de celle que désire mon âme : la fille de Priam.
Et eu égard à Polyxène j'entends une seule fois vous parler encor comme un qui vous aime
Avant que la Furie, brusquement surgie de l'Erèbe, sourde à vos plaintes,
Ivre de la joie du massacre, ne s'empare de la richesse et des femmes,
Exhortant le Feu dans sa progression tandis que s'écroule Ilion en cendres.
Cédez ; car votre sombre destin est impatient. Vos auxiliaires n'accourent plus,
Multitudes promptes à répondre à votre appel ; le joug de votre orgueil et de votre splendeur
Ne pèse pas maintenant sur les nations de la terre comme au temps où la Fortune vous chérissait,
Où la force était votre esclave et ou Troie, la lionne, rugissant de colère
Menaçait le monde occidental du haut de ses remparts bâtis par Apollon.
Joyeux d'être libérés de la servitude qu'ils haïssaient, des entraves insolentes
Qui subjuguaient leur virilité, les peuples se soulèvent et prient pour votre ruine;
Les dons s'entassent sur leurs autels ; leurs bénédictions aident les Achéens.
Memnon vint, mais il repose à jamais, et les visages basanés de sa nation
N'enveloppent plus d'une nuée sombre le fracas de tonnerre de l'assaut qui déferle.
La Lycie se bat avec lassitude ; loin ont fui les troupes levées en Carie.
La Thrace fait retraite vers ses plaines, préférant sifflement des vents déchaînés,
Ou, aux rives du Strymon, tournoyer sur sa cadence orphéenne,
Plutôt que dans l'orgie des glaives et face aux piques des Hellènes.
Princes de Pergame, ouvrez vos portes à notre Paix afin qu'elle entre
Portant Ici vie dans ses bras gracieux, et l'oubli, ce tombeau des passions de la terre,
Ce guérisseur des plaies et du passé. Dans une entente d'égal à égal, à la manière hellénique,
Unissez l'Asie à la Grèce, – que ce soit un même monde, depuis les fleuves gelés
Foulés par les chevaux du Scythe, jusqu'aux confins où ondoie le Gange.
Renoncez à la Tyndaride Hélène, cause désirable de votre danger,
Rendez-la à la Grèce depuis longtemps déserte de ses mouvements et de son sourire.
 Ornez son arrivée en Grèce de richesses : l'apparat de ses esclaves
Et des chars sans fin gémissant sous l'or, qui sont porteurs de la rançon des nations.
Ainsi la Furie sera pacifiée, elle qui, de Sparte, souffla exultante
Dans les voiles du ravisseur troyen pour aider ses rameurs.
Ainsi les dieux seront apaisés, et les pensées de leur colère révoquées;
La Justice satisfaite retournera sur ses pas, et à la place des tisons de l'incendie 
Les torches qui ravissent l'œil feront irruption dans Troie avec les épées des noces.
 Moi, ainsi qu'un jeune époux, je saisirai, étreindrai, défendrai votre cité,
Sauvée de l'envie d'Argos, de la haine lacédémonienne,
Sauvée de l'avidité de la Crète et de la rapine brutale du Locrien.
Mais si de ma voix vous vous détournez, et si vous n'écoutez que les grands cris d'Arès
Réclamant le combat en vous qu'abusent Héra et Pallas,
Les houles de la mort féroce auront tôt fait de se refermer sur Troie
Et ses remparts construits par les dieux ne seront que chaume et terre sous les pieds de l'Hellène.
Car à mes tentes je ne retourne pas, j'en jure par Zeus et par Apollon,
Maître de la vérité qui siège dans Delphes, méditant, insondable et solitaire,
Dans les cavernes de la Nature et écoutant sa rumeur souterraine,
Et je place sous sa garde muette et intransigeante, à lui qui n'oublie pas,
Mon serment de ne pas me reposer du halètement d'Arès, de la lutte corps à corps
Qui oppose espoir et mort dans l'empoignade sans merci de la mêlée,
Laissant à nouveau les remparts de Troie non escaladés,
La Grèce invengée, la mer Egée à l'état de lac, et l'Europe, de province
Choisissant l'exil loin de l'Hellade, loin de Pélée et Déidamie,
Le champ de bataille pour chambre à coucher, et le combat comme coin du foyer,
J'irai guerroyant jusqu'à ce que l'Asie, asservie par mes pas,
Sente la marche de Dieu dans la pression de ma sandale sur sa poitrine.
Je me reposerai alors, quand les frontières de la Grèce seront en bordure du Gange;
Ainsi le passé paiera sa rançon de Titan, et, la Destinée inversant sa balance,
Tout un continent enlevé subira le sort d'Hélène.
Voilà ce que j'ai juré, alliant ma volonté à Zeus et à Anankè.' "
           Ainsi fut énoncé le défi du Phthien. Silencieux, les héros
Avec stupeur firent retour sur leur passé et scrutèrent la nuit de leur futur.
Silencieux, leur coeur sentit une emprise venant des dieux et reçut des suggestions célestes.



Sri Aurobindo,
Ilion ou LA CHUTE DE TROIE, épopée, Le Livre du héraut (Livre un- v.428 à v582. )

Ainsi parla Talthybios




Réjoui par la lumière comme une brillante étoile qui accueille le matin,
Rayonnant, très beau, resplendissant d'or, les cheveux ornés d'un bandeau précieux jetant mille feux, 
Pâris, arraché par le défi grec au chant et à la lyre,
Arriva, le visage et les yeux habités d'une  joie inaltérable par le Destin.
Enfant de l'aurore toujours à jouer près d'un tournant des routes solaires,
Répondant au regard de la destinée avec un rire insouciant de camarade,
Égayant en chemin le domaine terrestre par sa vision de beauté et de délice,
Il passait à travers son péril et sa peine, en direction de l'Ombre ambiguë. 
La dernière à quitter sa chambre de sommeil où elle était étendue dans la demeure iliaque
Au coeur de la maison avec les filles de Priam à la poitrine profonde,
Noble et de haute taille, toute droite nimbée de jeunesse et de gloire,
Réclamant le monde et la vie comme le fief de sa vaillance et de son courage,
Dans l'encadrement d'une porte qui ouvrait sur des murmures et des rire lointains,
Capturant l'œil comme un sourire ou un rayon de soleil, se dessina Penthésilée.
Du seuil, en traversant le marbre, royale et souple,
Elle cria au héraut, de sa voix puissante et terrible dans sa douceur:
"Qu'est-ce qui, si rapidement, a chassé ton char des plages troyennes hantées parle vent,
Héraut, alors que le soleil hésite encore derrière les montagnes ?
Viens-tu à Troie, Talthybios, plus humble aujourd'hui que tu ne, vins jadis,
Quand les ruisseaux de mon cher Orient chantaient tout bas a mon oreille, et non cet Océan Retentissant, et que j'errais dans mes montagnes non encore appelée par la voix d'Apollon ? Apportes-tu la paix à l'œil suave ou bien, plus doux à Penthésilée,
Le défi guerrier, quand les javelots pleuvent drus sur les boucliers des combattants,
Qu'en avant les roues s'élancent, légères, en chantant l'hymne d'Ares,
Que dans ses champs la Mort besogne, et que le cœur est épris du danger ?
Que dit Ulysse, l'Ithacien aux espoirs frustrés ? et que dit Agamemnon ?
Sont-ils donc fatigués de la guerre, eux qui étaient prompts, hardis, triomphants,
Maintenant que leurs dieux rechignent, que la victoire ne fonce pas du haut du ciel
Pour sortir des nuages qui surplombent l'Ida à la tète des légions lumineuse
Armées par le Destin, — maintenant que Pallas oublie, que Poséidon sommeille ?
Leurs gorges de bronze sonnaient au combat comme fanfare de clairons ;
Ignorant toute merci, ils criaient, ils cherchaient leur proie et couraient à la tuerie
Avec la passion de limiers en chasse, jusqu'au jour ou une femme se porta
                                                                                               à leur rencontre et les arrêta,
Et où mon cri de guerre fit retentir la rive du Scamandre. Héraut d'Argos,
Que disent les vantards de Grèce à la vierge Penthésilée ?"
Hautaine fut la réponse de l'Argien face aux puissants de Troie,
"Princes de Pergame, lionceaux qui cherchez rugissants la mêlée,
Souffrez mon discours ! Il résonnera comme un coup de lance sur le cœur des Grands.
Ne blâmez pas le héraut ; sa voix sert d'impulsion motrice, d'écho, de chenal
Tantôt aux tambourins de la paix, tantôt aux tambours du combat,
Et je ne viens pas de la part de quelque force prudente ou orateur au cœur tiède :
Je viens de la part du Phthien. Il est connu de tous ! Superbe est son âme comme ses fortunes,
Aussi prompts que son épée et sa lance sont la parole et le courroux qui sortent de sa poitrine.
Je suis son envoyé, je suis le héraut des Argiens conquérants.
Qui n'a entendu dans la nuit, lorsque les brises chuchotent et frissonnent,
La voix affreuse d'un lion non rassasié et tenaillé par la faim,
Réclamant sa proie des dieux ? Car il rôde à travers les ravins des montagnes,
Erre telle une lueur inquiétante dans les bois, fatal et silencieux.
Ainsi quelque temps il endure, quelque temps il cherche et souffre,
Encore patient dans sa grâce terrible, comme assuré de son festin ;
Mais le manque a été trop long, et voici qu'il dresse la tête et étonné, exaspéré,
Rugit vers le ciel avec impatience. Sursautant, les vallées
Sont terrifiées par l'épouvantable cri d'alarme, le bétail se rue vers l'abri.
S'armant, les bouviers s'exhortent pour se réconforter et se donner courage."
Ainsi parla Talthybios, comme un harpiste qui exprime son prélude
Utilise les cordes les plus variées, cherche un accord ;
Longtemps il prépare sa tonalité. Mais quelqu'un interrompit l'orateur,
Douce était sa voix comme celle d'une harpe, bien qu'elle s'entendît en tête de l'assaut,
Un des fils du Destin, chéri par le peuple dont il causait la perte,
En tête au Conseil, en tête au combat, le Priamide, qui dans sa beauté
Marchait sans souci en semant les graines d'un désastre titanesque.
"Sans doute tu as rêvé cette nuit, et tes rêves ne t'ont pas quitté au réveil !
 N'as-tu pas ourdi tes paroles pour intimider les enfants d'Argos
Qui, assis dans l'ombre, alarmés, écoutent tout pâles leur nourrice ?
Grec, tu te trouves à Ilion, et tu es devant ses princes.
Ne dis pas tes mots mais ceux de ton roi. Si l'amitié en est la suave teneur,
Nous embrasserons l'amitié d'Achille, mais par notre propre défi nous devancerons tout défi,
Rencontrant l'ennemi avant que de lui-même il ne cherche l'affrontement.
Telle est la coutume des Troyens depuis que Phryx, s'arrêtant au bord de l'Hellespont,
Établit Troie sur sa colline avec la Mer océane pour camarade et pour sœur."


Sri Aurobindo,
Ilion ou LA CHUTE DE TROIE, épopée, Le Livre du héraut (Livre un- v.357à v.427 )

Enée entra dans l'éclatant mégaron



Encor dans l'élan de sa course, Thrasymachos salua Enée :
"Héros Enée, que ton pas se porte en hâte au sommet de la colline iliaque.
Fais vite, Dardanide ! les dieux sont au travail ; ils se sont levés avec le matin,
Chacun de sa couche étincelante, et ils s'y sont mis ardemment.
Nous pouvons voir rougeoyer la Fatalité
Sur leurs enclumes de la destinée, et entendre le fracas de leurs marteaux.
Là ils forgent quelque chose, se tenant incognito dans le silence éternel :
Malheur, bonheur, ils choisiront, eux qui sont des maîtres calmes, irrésistibles
Ce sont des dieux, et ils réalisent leurs caprices inflexibles.
Troie est leur scène, Argos leur décor ; nous sommes leurs marionnettes.
Nos voix sont toujours poussées à parler pour une fin que nous ignorons,
Nous croyons toujours actionner, mais sommes actionnés nous-mêmes.
Acte et impulsion, désir et pensée sont leurs moteurs, notre vouloir est leur reflet et leur auxiliaire 
Tel maintenant, persuadé qu'il vient dans un dessein formé par un mortel,
Flèche du vouloir des dieux décochée sur l'arc de l'assiégeant grec,
Eux-mêmes cinglant ses coursiers, Talthybios envoyé d'Achille."
"Les dieux sont toujours occupés, Thrasymachos fils d'Arétès,
A tisser le Destin sur leurs métiers, et hier, aujourd'hui et demain
Ne sont que les cadres charpentés par eux avec le bois d'œuvre de l'Espace et du Temps,
Et ne font que circonscrire la danse de leur navette.
Quel regard exempt de stupéfaction devant leurs travaux
Pourra jamais percer à jour où ils demeurent, et dévoiler leur dessein lointain ?
Ils peinent en silence, cachés dans les nuées, enveloppés dans la ténèbre de minuit.
Pourtant je prie Apollon, l'Archer ami des mortels,
Et m'abaisse devant celui qui chevauche le Destin, celui qui manie la foudre,
Pour détourner malheur et ruine de la terre de mes ancêtres.  Toute la nuit Morphée,
Lui qui de ses mains indistinctes entasse erreur et vérité sur les mortels,
Se tint à mon chevet produisant ses images. Dans mon rêve, impuissant comme un spectre, J'errais dans les rues d'Ilion, environné de toutes parts par le feu et l'ennemi.
Rouge, la fumée montait triomphante jusqu'au faîte de la maison de Priam,
Le cliquetis des armes des Grecs était dans Troie, et déjouant le fracas métallique
Des voix criaient et m'appelaient par-delà le violent Océan
Amenées par les vents, d'ouest d'une terre où s'abrite Hespéros."
Sombres ils se turent, car leurs pensées, soudain muettes, pesaient sur eux.
Puis se séparant sur un bref adieu, irréfléchi et inconscient de son sens,
Ils se tournèrent vers leurs tâches et leurs vies maintenant proches mais bientôt dissociées:
Destiné à périr avant même sa nation périssante,
Thrasymachos, à toute allure, courut reprendre sa garde à la porte;
A grands pas rapides, mais Vœil absorbé, le regard absent,
Chassé le long des avenues par le fouet de ses pensées comme un attelage des dieux,
Le héros né d'une déesse se dirigea vers son puissant avenir.
C'était un être choisi pour s'élever à la grandeur par la chute et le désastre,
Perdeur de son monde par la volonté d'un ciel qui paraissait sans merci et contraire,
Fondateur d'un monde plus neuf et plus grand par l'aventure audacieuse.
A présent, du pied de la citadelle qui dominait une foule de bourgs,
Montant toujours plus haut vers des édifices songeurs et le Palladium mystique,
Confronté au rayon du matin et rejoint par les brises de l'océan,
Le Destin sur ses épaules, le vaillant Enée, pensif, gravissait à grandes enjambées
                                                                                                                  la pente de Troie,
Au-dessous de lui, silencieux, les toits ensommeillés de la cité d'Ilos
Rêvaient dans la lumière de l'aurore ; au-dessus, la citadelle, toujours en éveil, faisait le guet,
Solitaire et puissante comme une déesse au corps de blancheur qui resplendit sur une éminence,
Portant ses regards au loin sur la mer, l'ennemi et le danger qui rôdait.
Il monta sur la croupe de la colline et vit le palais de Priam,
Foyer des dieux de la terre, vision merveilleuse de Laomédon
Contenue dans la pensée qui familiarisa sa volonté avec une entreprise au delà du terrestre,
Et dans le brasier de son esprit qui en imposa la grandeur au ciel,
Palais rêvé par la harpe d'Apollon, mélodie sculptée dans le marbre.
Chant après chant, comme une épopée, il avait surgi de son mental;
Chacune de ses salles était une strophe, ses chambres les vers d'une épode,
L'hymne de victoire de la destinée d'Ilion. Préoccupé, et par sa pensée frappé de mutisme,
Enée entra dans l'éclatant mégaron peuplé de peintures,
Pavé d'une splendeur de marbre, et vit Déiphobos,
Fils de l'antique maison, assis près du foyer opulent de ses pères,
Et comme un spectre à ses côtés, le gris et sinistre Argien.


Sri Aurobindo,
Ilion ou LA CHUTE DE TROIE, épopée, Le Livre du héraut (Livre un- v.296 à v. 357 )

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