Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL

SRI AUROBINDO
. ॐ . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

Le problème de l'unification de l'humanité


Le problème de l'unification de l'humanité se ramène à deux difficultés distinctes. D'une part, il est douteux que les égoïsmes collectifs déjà créés au cours de l'évolution naturelle de l'humanité puissent à l'heure actuelle être suffisamment atténués ou abolis et qu'une unité même extérieure puisse fermement s'établir sous une forme effective. D'autre part, même si pareille unité extérieure pouvait s'établir, il est également douteux qu'elle puisse se faire sans être payée du double écrasement de la liberté de vie de l'individu et de la liberté de jeu des diverses unités collectives déjà créées où existe une vie réelle et active, et sans substituer à celles-ci, une organisation d'État qui mécaniserait l'existence humaine. Outre ces deux incertitudes, il en est une troisième. Une unité vraiment vivante peut-elle s'accomplir par une simple unification économique, politique et administrative ? Ne devrait-elle pas être précédée, au moins, d'un solide commencement d'unité morale et spirituelle ? Pour suivre l'ordre logique, c'est la première question qu'il faut traiter en premier.
  Au stade actuel du progrès humain, la nation représente la principale unité collective vivante de l'humanité. Des empires existent, mais ce sont encore des unités politiques et non des unités réelles ; leur vie ne vient pas du dedans et ils doivent leur persistance à une force imposée à leurs éléments constituants, ou à quelque commodité politique ressentie ou consentie par leurs éléments constituants et favorisée par le monde extérieur. Pendant longtemps, l'Autriche était l'exemple classique de ce genre d'empire ; c'était une commodité politique favorisée par le monde extérieur, consentie jusqu'à une époque récente par ses éléments constituants, et soutenue par la force d'un élément central, germanique, qui s'incarnait en la dynastie des Habsbourg, et auquel s'est ajouté depuis peu l'aide active de son partenaire magyar. Si la commodité politique d'un empire de ce genre disparaît, si les éléments constituants lui retirent leur consentement et sont entraînés par une force centrifuge plus puissante, et si, en même temps, le monde extérieur ne favorise plus la combinaison, alors la force reste l'unique agent d'une unité artificielle. En fait, une nouvelle commodité politique avait surgi, à laquelle l'existence de l'Empire autrichien était utile, même quand il souffrait déjà de cette tendance dissolvante, mais cette "commodité" était l'idée germanique, qui était très incommode pour le reste de l'Europe, et en la servant, l'Autriche s'est privée du consentement d'importants éléments constituants qui se sont sentis attirés par d'autres combinaisons en dehors de la formule autrichienne. Dès lors, l'existence de l'Empire autrichien était en péril et ne reposait plus sur une nécessité intérieure mais, en premier lieu, sur la puissance de l'association austro-hongroise qui pouvait écraser les nations slaves de l'intérieur, et, en second lieu, sur la puissance et la domination persistante de l'Allemagne et de l'idée germanique en Europe; autrement dit, sur la seule force. Il est vrai qu'en Autriche, la faiblesse d'une unité de forme impériale était singulièrement évidente et ses conditions particulièrement outrées, mais il n'en reste pas moins que ces conditions sont les mêmes pour tous les empires qui ne sont pas en même temps des unités nationales. Il n'y a pas si longtemps, la plupart des penseurs politiques sentaient fortement la possibilité d'une dissolution automatique de l'Empire britannique par un détachement spontané des colonies, en dépit des liens étroits de race, de langue et d'origine qui auraient dû les lier à la mère patrie. Et ceci, parce que la commodité politique d'une unité impériale, bien qu'elle fût avantageuse pour les colonies, n'était pas suffisamment appréciée et qu'en outre, il n'existait pas de principe vivant d'unité nationale. Les Australiens et les Canadiens commençaient à se considérer comme de nouvelles nations séparées bien plus que comme des membres d'une nationalité britannique élargie. Sur ces deux points, les choses ont maintenant changé ; une formule, plus large a été découverte [1], et, pour le moment, l'Empire britannique est relativement plus fort.
  Cependant, pourquoi, peut-on se demander faire cette distinction entre une unité politique et une unité réelle quand le nom, le mode et la forme sont les mêmes ? La distinction s'impose parce qu'elle est de la plus grande utilité pour une science politique vraie et profonde, et qu'elle entraîne des conséquences de la plus grande importance. Quand un empire comme l'Autriche, qui était un empire non national, est démembré, il périt pour de bon ; il ne tend pas spontanément à recouvrer une unité extérieure, parce qu'il n'avait pas d'unité intérieure réelle : c'était seulement un agrégat politiquement fabriqué. Par contre, une unité nationale réelle, même si elle est brisée par les circonstances, gardera toujours tendance à recouvrer et à réaffirmer son unité. L'Empire grec a fini comme tous les empires, mais la nation grecque, après de nombreux siècles d'inexistence politique, possède à nouveau un corps qui lui est propre, parce qu'elle avait conservé son ego distinct, et donc qu'elle existait réellement sous la domination turque qui le recouvrait. Il en a été de même de toutes les races soumises au joug turc, car cette puissante suzeraineté, si dure à certains égards, n'a jamais essayé de détruire les caractères nationaux ni d'y substituer une nationalité ottomane. Ces nations ont ressuscité et se sont reconstituées, ou essayent de se reconstituer, dans la mesure où elles ont conservé leur vrai sens national. L'idée nationale serbe a cherché à regagner, et a regagné, tous les territoires serbes ou de prédominance serbe. La Grèce essaye de se reconstituer sur le continent et dans ses îles, ses colonies asiatiques, mais elle ne peut plus reconstituer maintenant l'ancienne Grèce puisque même la Thrace est bulgare plutôt qu'hellénique. L'Italie est redevenue une unité extérieure après tant de siècles parce qu'elle n'avait jamais cessé d'être un seul peuple, même quand elle n'était plus un État.
  Cette vérité de l'unité réelle est si forte que même les nations qui, dans le passé, n'avaient jamais réalisé leur unification extérieure — des nations auxquelles le Destin, les circonstances et leur propre tempérament étaient contraires, des nations pleines de forces centrifuges et aisément subjuguées par des invasions étrangères — ont toujours nourri en même temps une force centripète qui, inévitablement, les poussait à une unité organisée. La Grèce ancienne s'accrochait à ses tendances séparatistes, à ses cités et ses États régionaux indépendants, ses petites autonomies en détestation mutuelle; mais la force centripète restait toujours là, se manifestant par des ligues, des associations d'États, des suzerainetés comme celles de Sparte et d'Athènes. Finalement, elle s'est retrouvée elle-même, d'abord imparfaitement et temporairement sous la domination macédonienne, puis en des circonstances assez étranges par la transformation du monde romain oriental en un Empire grec et byzantin, puis encore une fois elle s'est remise à vivre dans la Grèce moderne. De nos jours, nous avons vu l'Allemagne, constamment désunie depuis les temps anciens, retrouver finalement et pousser à de sinistres conclusions son sens inné de l'unité, qui s'est formidablement incarné dans l'Empire des Hohenzollern et a persisté jusqu'après la chute de celui-ci en une République fédérale. Il ne serait pas surprenant, non plus, pour ceux qui étudient l'action des forces sans s'arrêter au seul cours des circonstances extérieures, que l'un des résultats encore lointains de la guerre [2] soit le fusionnement du seul élément germanique encore laissé en dehors, l'élément austro-allemand, au sein du bloc germanique, bien que, peut-être, sous une forme qui ne sera pas nécessairement celle de l'hégémonie prussienne ni de l'Empire des Hohenzollern [3]. Ces deux exemples historiques, comme tant d'autres (l'unification de l'Angleterre saxonne, celle de la France médiévale, la formation des États-Unis d'Amérique), montrent qu'il existait une unité réelle, une entité psychologique distincte, qui tendait inévitablement à une unification extérieure, d'abord d'une façon ignorante sous la pression subconsciente de son être, puis par un éveil soudain, ou graduel, du sens de l'unité politique. C'est l'âme distincte du groupe qui est poussée par une nécessité intérieure et se sert des circonstances extérieures pour se constituer en un corps organisé.
Mais l'exemple le plus frappant de l'histoire est l'évolution de l'Inde. Nulle part ailleurs les forces centrifuges n'ont été si fortes, nombreuses, complexes, obstinées. Le temps qu'a pris l'évolution a été simplement prodigieux et les désastreuses vicissitudes à travers lesquelles elle a dû s'édifier, furent effroyables. Et cependant, à travers tout, l'inévitable tendance a agi constamment, opiniâtrement, avec cette obstination pesante, obscure, indomptable, acharnée, qui est celle de la Nature quand ses desseins instinctifs sont contrecarrés par l'homme ; et finalement, après une lutte qui a duré des millénaires, elle a triomphé. Et comme il arrive d'habitude quand la Nature est ainsi contrariée par son propre matériau mental et humain, ce sont les circonstances les plus adverses que l'ouvrière subconsciente transforme en ses instruments les plus heureux. Les débuts de la tendance centripète en Inde remontent aux temps les plus anciens rapportés par la chronique et sont typiquement représentés par l'idéal du saturât ou du chakravartî râdiâ et par l'utilisation militaire et politique des sacrifices ashvamédha et râdjasoûya [4] . Les deux grandes épopées nationales [5] pourraient presque avoir été écrites pour illustrer ce thème, car l'une raconte l'établissement d'un dharmarâdjya unificateur, ou règne impérial de justice, et l'autre commence par la description idéalisée d'un empire de ce genre qui aurait existé autrefois dans l'ancien passé sacré du pays. L'histoire politique de l'Inde est faite d'une succession d'empires indigènes et étrangers, chacun détruit par des forces centrifuges, mais chacun amenant la tendance centripète plus près de son émergence triomphante. Et il est significatif que plus la domination était étrangère, plus grande était la force d'unification du peuple asservi. C'est là, toujours, un signe certain que l'entité nationale essentielle est déjà vivante et qu'une vitalité nationale indissoluble existe, rendant inévitable l'émergence de la nation organisée. Dans le cas particulier de l'Inde, nous constatons qu'il a fallu plus de deux mille ans pour convertir cette unité psychologique, base de la nationalité, en une unité extérieure organisée capable de l'incarner parfaitement, et elle n'est pas encore complète [6]. Et cependant, l'essentiel étant là, ni les retards et les difficultés les plus formidables, ni la plus opiniâtre incapacité d'union dans le peuple, ni les chocs les plus désintégrateurs venus du dehors, ne peuvent prévaloir contre l'obstination de la nécessité subconsciente. Ceci n'est que l'illustration extrême d'une loi générale.

[1] La formation du Commonwealth. (Note de l'éditeur)
[2] (1914-1918)
[3] Cette possibilité s'est réalisée pendant un temps [avec Hitler], mais par des moyens et en des circonstances qui ont rendu inévitables le réveil du sentiment national autrichien et de son existence nationale distincte. (Note de Sri Aurobindo)
[4] Il semble qu'il y ait eu un culte du "monarque universel" (chakravartî râdjâ) dans l'Inde ancienne. Le symbole de la roue (chakra), dont tous les rayons sont joints au centre, se retrouve dans les Védas : "La roue du Soleil de Vérité" (ekam chakram) qui s'étendait sur toute la terre, avec, au centre, un monarque solaire. L'ancien sacrifice ashvamédha fut politiquement et mili­tairement utilisé par de puissants rois de l'Inde ancienne. Il consistait à lâcher pendant un an un cheval dûment consacré, et toutes les terres par­courues par ce cheval tombaient sous l'autorité du roi, à moins qu'un autre roi plus puissant ne pût s'opposer à cette expansion. Ainsi, peu à peu, le royaume s'étendait dans toutes les directions et le roi était consacré empe­reur (samrât) par le sacrifice du râdjasoûya. (Note de l'éditeur)
[5]Le Râmâyana et le Mahâbhârata. (Note de l'éditeur)
[6] Mais il faut se souvenir que la France, l'Allemagne et l'Italie moderne ont pris chacune un ou deux milliers d'années, et plus, pour se former et établir une unité solide. (Note de Sri Aurobindo)

Sri Aurobindo , L'Idéal de l'unité humaine, Première partie
CHAPITRE V
Nation et empire :
unités réelles et unités politiques

La tâche de l'État



La tâche de l'État, aussi longtemps qu'il continuera d'être un élément nécessaire à la vie et à la croissance humaines, est de fournir toutes les facilités à une action coopérative, d'éliminer les obstacles, d'empêcher les gaspillages et les frictions vraiment nuisibles (une certaine quantité de gaspillage et de friction est nécessaire et utile à toute action naturelle) et, en supprimant les injustices évitables, d'assurer à l'ensemble des individus des chances égales et justes de développement et de satisfaction, dans la mesure de leurs forces et suivant la ligne de leur nature. Jusqu'à ce point, le but du socialisme moderne est juste et bon. Mais  toute ingérence superflue dans la liberté de croissance de l'homme est nuisible, ou peut l'être. Même l'action coopérative est pernicieuse si, au lieu de chercher le bien de tous compatible avec les nécessités de la croissance individuelle (car sans croissance individuelle, il ne peut y avoir de bien réel et permanent pour tous), elle immole l'individu à un égoïsme collectif et l'empêche de trouver l'espace libre et l'initiative indispensables à l'épanouissement d'une humanité plus parfaitement développée. Tant que l'humanité n'est pas adulte, tant qu'elle a besoin de croître et de se perfectionne davantage, il ne peut pas y avoir de bien de tous statique et indépendant de la croissance des individus qui composent le tout. En fait, tout idéal collectiviste qui veut indûment subordonner l'individu, s'expose à une condition statique, soit pour son régime actuel, soit pour celui qu'il espère établir bientôt et après lequel toute tentative de changement sérieux sera considérée comme un crime de l'individualisme impatient contre la paix, la juste routine et la sécurité de l'ordre heureusement établi pour la communauté. C'est l'individu, toujours, qui progresse et oblige le reste à progresser; l'instinct de la collectivité est de rester figé dans son ordre établi. Le progrès, la croissance, la réalisation d'un être plus large, donnent à l'individu son sentiment de bonheur le plus grand ; un état statique et une aise assurée donnent ce même sentiment à la collectivité. Et ceci reste vrai tant que la collectivité est une entité physique et économique plus qu'une âme collective consciente d'elle-même.
    Il est donc tout à fait improbable que dans l'état actuel de l'espèce, une saine unité humaine puisse s'établir par un mécanisme d'État, fût-ce par un groupement d'États puissants et organisés jouissant entre eux de relations soigneusement réglées et légalisées, ou par un État mondial unique qui se substituerait à l'actuel concert de nations, mi-chaotique, mi-ordonné, et la forme de cet État mondial fût-elle un unique empire comme l'Empire romain, ou une unité fédérée. Il se peut qu'une unité extérieure et administrative de ce genre soit destinée à naître dans le proche avenir humain afin d'accoutumer l'espèce à l'idée et à la possibilité, aux habitudes d'une vie commune, mais pareille unité ne peut pas vraiment être saine, durable ni profitable pour toute l'étendue véritable de la destinée humaine, à moins que n'apparaisse quelque chose de plus profond, de plus intérieur et de plus réel. Autrement, l'expérience du monde antique se répétera à une plus grande échelle et en d'autres circonstances. L'entreprise s'effondrera, cédant la place à un nouvel âge de reconstruction dans la confusion et l'anarchie. Peut-être cette expérience aussi est-elle nécessaire à l'être humain ; pourtant, il devrait nous être possible maintenant de l'éviter si nous subordonnons les agents mécaniques à notre développement vrai en cultivant une humanité moralisée et même spiritualisée qui sera unifiée non seulement dans sa vie extérieure et dans son corps, mais dans son âme intérieure.

Sri Aurobindo , L'Idéal de l'unité humaine, Première partie 
CHAPITRE IV
L'insuffisance de l'idée d'État

La prétention de l'État



 L'État organisé ne représente ni la meilleure intelligence de la nation, ni même la somme des énergies de la communauté. Il exclue de son organisation active et réprime, ou déprime indûment, la force de travail et la mentalité pensante d'importantes minorités, souvent celles qui représentent le meilleur du présent et qui travaillent pour l'avenir. L'État est un égoïsme collectif bien inférieur au meilleur de ce que la communauté peut donner. Nous savons ce qu'est cet égoïsme quand il se mesure à d'autres égoïsmes collectifs ; récemment, sa laideur s'est imposée à la vision et à la conscience de l'humanité*. L'individu, au moins, a généralement quelque chose qui ressemble à une âme, ou en tout cas il supplée à l'insuffisance de son âme par un système de morale ou un sens éthique, et à l'insuffisance de ceux-ci, par la peur de l'opinion publique, et même si cette dernière fait défaut, il reste la crainte de la loi commune qu'il est obligé de respecter normalement, ou du moins de circonvenir, et la difficulté même de la circonvenir est un frein pour tous sauf les plus violents et les plus habiles. Mais l'État est l'entité qui, avec la plus grande somme de pouvoir, est la moins embarrassée par les scrupules intérieurs et les freins extérieurs. Il n'a pas d'âme, ou seulement une âme rudimentaire. C'est une force militaire, politique et économique, et, s'il possède le moins du monde, un être intellectuel et éthique, ce n'est qu'à un degré infime et embryonnaire. Et malheureusement, le principal usage qu'il fasse de son intelligence rudimentaire, est d'émousser sa conscience éthique mal développée par des fictions, des slogans ou, récemment, par des philosophies d'État. À l'heure présente, l'homme est au moins une créature à demi civilisée au sein de la communauté, mais son existence internationale est encore primitive. Jusqu'à ces derniers temps, une nation organisée n'était qu'une énorme bête de proie dans ses relations avec les autres nations, avec des appétits qui somnolaient parfois, lorsqu'ils étaient repus ou découragés par les circonstances, mais qui restaient toujours sa principale raison d'être. Son "dharma" était de dévorer les autres pour se protéger et s'étendre. Aujourd'hui, il n'y a pas d'amélioration essentielle, il y a seulement une plus grande difficulté à dévorer. Un "égoïsme sacré" est encore l'idéal des nations, et, par suite, il n'est pas de loi internationale effective, ni de conscience vraie et éclairée de l'opinion humaine qui puisse refréner les rapacités de l'État. Il n'y a que la peur de la défaite et celle, plus récente, d'une désorganisation économique désastreuse; mais des expériences répétées ont montré que ces freins étaient inefficace.
 Il fut un temps où cet énorme égoïsme d'État était à peine meilleur en sa vie intérieure que dans ses relations extérieures**. Brutal, rapace, rusé, oppressif, ne tolérant aucune liberté d'action, de parole et d'opinion, ni même la liberté de conscience en matière de religion, il pillait les individus et les classes à l'intérieur de ses frontières comme il pillait les nations faibles à l'extérieur. Seule, la nécessité de garder vivante, riche et forte, la communauté dont il vivait, rendait son action partiellement et crûment bienfaisante. Dans les temps modernes, une grande amélioration s'est produite en dépit d'une détérioration en certaines directions. L'État sent maintenant la nécessité de justifier son existence par une organisation générale du bien-être économique et animal de la communauté, voire même de tous les individus. Il commence à percevoir la nécessité d'assurer le développement intellectuel, et indirectement le développement moral de la communauté dans son ensemble. L'effort de l'État pour devenir un être intellectuel et moral est l'un des phénomènes les plus intéressants de la civilisation moderne. La catastrophe européenne a même imposé à la conscience de l'espèce humaine la nécessité d'intellectualiser et de moraliser les relations extérieures de l'État. Mais la prétention de l'État à absorber les libres activités de l'individu, prétention qui s'accroît à mesure que l'État devient plus clairement conscient de ses nouveaux idéaux et de ses possibilités, est, pour dire le moins, prématurée; si elle était satisfaite, elle aboutirait sûrement à un arrêt du progrès humain, à une stagnation confortablement organisée semblable à celle qui s'est emparée du monde gréco-romain après l'établissement de l'Empire romain.
 L'appel de l'État à l'individu pour qu'il s'immole sur ses autels et abandonne ses libres activités au profit de l'activité collective organisée, est donc quelque chose de tout à fait contraire aux exigences de nos idéaux les plus élevés. C'est renoncer à la forme individuelle de l'égoïsme actuel au profit d'une autre, collective, plus vaste mais non supérieure, et plutôt inférieure de bien des manières au meilleur de l'égoïsme individuel. L'idéal altruiste, la discipline du sacrifice de soi, la nécessité d'une solidarité croissante avec nos semblables et d'une âme collective grandissante dans l'humanité, ne sont pas mis en doute. Mais la perte de soi dans l'État n'est pas le sens de ces hauts idéaux, et ce n'est pas non plus le chemin de leur accomplissement. L'homme doit apprendre, non pas à se supprimer ni à se mutiler, mais à s'accomplir lui-même dans l'accomplissement de l'humanité, de même qu'il doit apprendre, non pas à mutiler ni à détruire son ego, mais à le compléter en l'élargissant et en le faisant sortir de ses limites pour le perdre en quelque chose de plus grand qu'il s'efforce maintenant de représenter. La déglutition du libre individu par une énorme machine d'État est un tout autre genre d'aboutissement. L'État est une commodité, d'ailleurs assez maladroite, pour notre développement commun; il ne devrait jamais devenir une fin en soi.
L'autre prétention de l'idée d'État suivant laquelle la suprématie et l'intervention universelle de la machine étatique organisée sont les meilleurs moyens du progrès humain, est aussi une exagération et une fiction. L'homme vit par la communauté; il en a besoin pour se développer lui-même, individuellement autant que collectivement. Mais est-il vrai qu'une action dirigée par l'État soit plus capable de développer parfaitement l'individu tout en servant les fins d'ensemble de la communauté ? Ce n'est pas vrai. Ce qui est vrai, c'est que l'État est capable de fournir toutes les facilités nécessaires à l'action coopérative des individus dans la communauté et d'en éliminer les incapacités ou les obstacles qui auraient autrement gêné son fonctionnement. Là, s'arrête la vraie utilité de l'État. La faiblesse de l'individualisme anglais était de ne pas reconnaître les possibilités de la coopération humaine; la faiblesse de l'idée collectiviste teutonique est de faire de l'utilité de l'action coopérative une excuse pour le contrôle rigide de l'État. Quand l'État veut prendre en main le contrôle de l'action coopérative de la communauté, il se condamne à créer un mécanisme monstrueux, qui finira par broyer la liberté, l'initiative et la croissance sérieuse de l'être humain.
L'État ne peut manquer d'agir d'une façon fruste et massive; il est incapable de l'action libre, harmonieuse, intelligemment ou instinctivement variée, propre à une croissance organique. Car l'État n'est pas un organisme : c'est une mécanique, et il agit comme une machine, sans tact, ni goût, ni délicatesse, ni intuition. Il essaye de manufacturer les hommes, mais l'humanité est ici-bas pour grandir et créer. Ce défaut est visible dans l'éducation dirigée par l'État. Il est juste et nécessaire que l'éducation soit impartie à tout le monde, et en l'assurant, l'État est éminemment utile; mais quand il contrôle l'éducation, il en fait une routine, un système mécanique où l'initiative individuelle, la croissance individuelle et le développement vrai deviennent impossibles, parce qu'ils sont à l'opposé d'une éducation de routine. L'État tend toujours à l'uniformité, parce que l'uniformité est facile pour lui et que les variations naturelles sont impossibles à sa nature essentiellement mécanique; mais l'uniformité est la mort, non la vie. Une culture nationale, une religion nationale, une éducation nationale, peuvent encore être utiles, pourvu qu'elles ne contrarient pas . la croissance de la solidarité humaine, d'une part, et, d'autre part, la. liberté individuelle de pensée, de conscience et de développement, car ces choses donnent une forme à l'âme de la communauté et l'aident à ajouter sa quote-part à la somme du progrès humain ; mais une éducation d'État, une religion d'État, une culture d'État, sont des violences antinaturelles. Et la même règle s'applique (de différentes manières et à différents degrés) à d'autres aspects de notre vie en communauté et de ses activités.
* La guerre de 1914.
**Je parle de l'âge intermédiaire entre l'antiquité et les temps modernes. Dans l'antiquité, l'État avait (du moins dans certains pays) un idéal et une conscience vis-à-vis de la communauté, mais bien peu dans ses relations avec les autres États. (Note de Sri Aurobindo)


Sri Aurobindo , L'Idéal de l'unité humaine, Première partie 
CHAPITRE IV
L'insuffisance de l'idée d'État

 

L'insuffisance de l'idée d'État




Après tout, qu'est-ce que l'idée d'État, cette idée d'une communauté organisée à laquelle l'individu doit être immolé ? Théoriquement, c'est la subordination de l'individu au bien de tous; pratiquement, c'est sa subordination à un égoïsme collectif — politique, militaire et économique —qui cherche à satisfaire certaines visées et ambitions collectives conçues et imposées à la grande masse des individus par un nombre plus ou moins restreint de personnes dirigeantes qui sont censées représenter la communauté d'une manière quelconque. Peu importe que ces personnes appartiennent à une classe gouvernante ou que, comme dans les États modernes, elles émergent de la masse par la force de leur caractère (mais bien plus par la force des circonstances), et cela ne fait aucune différence essentielle, non plus, que leurs buts ou idéaux soient, comme de nos jours, imposés plus par l'hypnotisme d'une persuasion verbale que par la force expresse. Dans tous les cas, il n'est aucune garantie que la classe dirigeante ou le corps dirigeant représente la meilleure intelligence de la nation ni ses buts les plus nobles ni ses instincts supérieurs.
    Rien de tel n'existe chez le politicien moderne, en aucune partie du monde; il ne représente pas l'âme d'un peuple ni ses aspirations. Ce qu'il représente, d'habitude, c'est toute la petitesse moyenne, l'égoïsme, l'égo-centrisme et la duplicité qui l'entourent ; cela, il le représente assez bien, et aussi beaucoup d'incompétence mentale et de conventions morales, de timidité, de prétention. De grands problèmes se présentent souvent à sa décision, mais il ne les traite pas avec grandeur; des paroles élevées et de nobles idées sont sur ses lèvres, mais bien vite elles deviennent le boniment d'un parti. La maladie et le mensonge de la vie politique moderne sont évidents dans tous les pays du monde; seul, le consentement hypnotisé de tous (et même des classes intellectuelles) à cette grande imposture organisée, masque et prolonge la maladie. C'est le genre de consentement que les hommes accordent à tout ce qui est habituel et constitue l'atmosphère présente de leur vie. Et pourtant, ce sont ces mentalités-là qui ont à décider du bien de tous ; c'est à ces mains-là que notre bien doit être confié ; c'est à ces agents, parés du nom d'État, que, de plus en plus, l'individu est mis en demeure d'abandonner le gouvernement de ses activités. En fait, ce n'est d'aucune façon le plus grand bien de tous qui est ainsi assuré, mais beaucoup de mal et de confusion organisée, avec pourtant un peu de bien qui s'achemine vers un progrès réel, car, toujours, la Nature va de l'avant, malgré tous les faux pas, et finalement elle atteint son but en dépit de l'imparfaite mentalité de l'homme, plus souvent que grâce à elle.
    Mais même si l'instrument gouvernant était mieux constitué et d'un caractère mental et moral plus élevé, même si l'on trouvait quelque moyen de faire ce que les civilisations anciennes avaient fait en imposant à leurs classes dirigeantes des disciplines et des idéaux supérieurs, l'État ne serait tout de même pas ce que l'idée d'État prétend être. Théoriquement, c'est la sagesse et la force collectives de la communauté, mobilisées et organisées pour le bien général. Pratiquement, ce qui conduit la machine et tire le char, est seulement la fraction de l'intelligence et du pouvoir de la communauté que le mécanisme particulier de l'organisation étatique veut bien laisser venir à la surface; mais cette fraction-là aussi est happée et entravée par la machine, autant qu'elle est entravée par la grande quantité de sottise et de faiblesse égoïste qui vient à la surface avec elle. Sans doute est-ce le mieux que l'on puisse faire en les circonstances, et la Nature, comme toujours, l'utilise pour le mieux. Les choses seraient d'ailleurs bien pires si certaines coudées franches n'étaient pas laissées à l'effort individuel qui, moins entravé, fait ce que l'État ne peut faire, met en œuvre et utilise la sincérité, l'énergie et l'idéalisme des individus les meilleurs pour tenter ce que l'État n'a ni la sagesse ni le courage de tenter, et accomplit ce que le conservatisme et l'imbécillité de la collectivité laisse à l'abandon, ou même contrecarre et réprime activement. L'énergie de l'individu est l'agent vraiment effectif du progrès collectif. L'État, parfois, vient en aide à l'individu, et, si son aide ne s'accompagne pas d'un contrôle indu, il joue un rôle positivement utile. Mais le plus souvent, il barre le chemin et freine le progrès, à moins qu'il ne fournisse la somme de friction et d'opposition organisée dont nous avons toujours besoin pour que la nouvelle structure en voie de formation acquière une énergie plus grande et une forme plus complète. Or, nous tendons maintenant à un tel accroissement du pouvoir organisé de l'État, à une activité étatique tellement énorme, irrésistible et complexe, qu'elle éliminera complètement le libre effort individuel, ou finira par le laisser atrophié et découragé, réduit à l'impuissance. Le correctif nécessaire aux défauts, aux limitations et à l'inefficacité de la machine d'État, aura disparu.


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CHAPITRE IV
L'insuffisance de l'idée d'État





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