Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo Civilisation et Barbarie

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

Civilisation et Barbarie


CIVILISATION ET BARBARIE

Ayant établi qu'un règne de parfaite individualité et de parfaite réciprocité est la loi idéale de l'individu, de la communauté et de l'espèce, et qu'une union parfaite — voire une unité dans une libre diversité — est leur but, nous devons essayer d'examiner plus clairement ce que nous entendons quand nous disons que la "réalisation de soi" est le sens secret ou évident du développement individuel et social. Pour le moment, nous n'avons pas à nous occuper de l'espèce humaine en tant qu'unité; la nation reste encore notre unité vivante la plus large et la plus concentrée. Et il vaut mieux commencer par l'individu puisque notre connaissance et notre expérience de sa nature sont plus complètes et plus intimes que celles que nous pouvons avoir de l'âme et de la vie de l'agrégat, et parce que même dans sa complexité plus grande, la société ou la nation est un individu, composite et plus large : elle est l'Homme collectif. Ce que nous trouverons valable pour le premier, aura donc des chances d'être valable, dans son principe général, pour l'entité plus vaste. De plus, le développement du libre individu est la condition première du développement d'une société parfaite, nous l'avons dit. Nous devons donc partir de l'individu; il est notre signe de référence et notre fondement.

      Le Moi de l'homme est une chose occulte et cachée; ce n'est pas son corps, pas sa vie, pas même son mental, encore que dans l'échelle de l'évolution, l'homme soit l'être mental, le Manou (1). Par conséquent, ni la plénitude de sa nature physique ni celle de sa nature vitale et mentale ne peuvent être le terme ultime ni la vraie mesure de sa réalisation; ce sont des moyens de manifestation, des signes secondaires, les bases d'une découverte de soi; ce sont des valeurs, la monnaie courante de son moi, tout ce que l'on veut, mais pas cela qu'il est secrètement et qu'il essaye de devenir obscurément et à tâtons, ou consciemment et ouvertement. L'homme, en tant qu'espèce, ne s'est pas saisi de cette vérité et il ne la saisit pas encore maintenant, sauf dans la vision et l'expérience d'un petit nombre de pionniers, que l'espèce est incapable de suivre bien qu'elle puisse les adorer comme des Avatârs (2), des voyants, des saints ou des prophètes. Car la Sur-âme qui conduit notre évolution a ses vastes cadences de temps, ses grandes époques, elle a ses espaces de lente expansion et ses instants d'épanouissement rapide, que l'individu fort et semi-divin peut sauter mais non l'espèce encore à demi animale. Procédant du végétal à l'animal et de l'animal à l'homme, le cours de l'évolution part de l'infrahumain dans l'homme, et celui-ci doit absorber l'animal et même le minéral et le végétal : ils constituent sa nature physique, ils dominent sa vitalité, ils ont prise sur sa mentalité. Ses propensions aux inerties de toutes sortes, son aptitude à végéter, son attachement à la terre, à ses racines et aux ancrages de tous genres, et en même temps ses impulsions nomades et pillardes, son aveugle obéissance à la coutume et à la loi du troupeau, ses réactions grégaires et sa réceptivité aux suggestions subconscientes de l'âme collective, sa sujétion au joug de la colère et de la peur, son besoin de punition et la confiance qu'il a en elle, son inaptitude à penser et à agir par lui-même, son incapacité à être vraiment libre, sa méfiance du nouveau et sa lenteur à comprendre intelligemment et à assimiler, son penchant pour le bas et son regard terre à terre, sa soumission vitale et physique à son hérédité — tout cela, et davantage encore, est ce qu'il a hérité des origines infrahumaines de sa vie, de son corps et de son mental physique (3). Du fait de cet héritage, il s'aperçoit que de se dépasser lui-même est la plus difficile des leçons et la plus douloureuse des entreprises. Pourtant, c'est en dépassant le moi inférieur que la Nature accomplit les grandes enjambées de son progrès évolutif. Apprendre par ce qu'il a été, mais aussi connaître ce qu'il peut devenir et grandir jusque-là, telle est la tâche assignée à l'être mental.

    Le temps est passé — définitivement, espérons-le, pour ce cycle de civilisation — où la conscience générale de l'espèce pouvait identifier totalement son moi avec le corps et la vie physique. C'est la caractéristique principale  de la complète barbarie. Considérer le corps et la vie physique comme la seule chose importante, juger de l'homme par la force physique, par son développement corporel et ses prouesses, être à la merci des instincts surgis de l'inconscient physique, mépriser la connaissance comme une faiblesse et une infériorité ou la considérer comme une singularité et non comme une partie essentielle de la conception de l'homme, telle est la mentalité du barbare. Elle tend à réapparaître dans l'être humain à la période atavique de l'adolescence (quand, notons-le, le développement du corps est de la plus grande importance), mais cette mentalité n'est plus possible pour l'adulte dans l'humanité civilisée. Car, en premier lieu, même l'attitude vitale (4) de l'espèce est en train de changer sous la tension de la vie moderne. L'homme a cessé d'être un animal principalement physique et devient davantage un animal vital et économique. Non pas qu'il exclue ou doive exclure de sa conception de la vie, le corps et son développement ou le bon entretien et le respect de l'être animal et de ses qualités (car l'excellence du corps, sa santé, sa solidité, sa vigueur et son développement harmonieux sont nécessaires à une nature humaine parfaite, et l'on s'en préoccupe d'une façon plus intelligente et mieux qu'autrefois), mais par ordre d'importance, on ne peut plus donner la première place au corps, et encore moins cette complète prépondérance que lui accordait la mentalité barbare.

      En outre, bien que l'homme n'ait pas encore réellement entendu ni compris l'enseignement des sages : "Connais-toi toi-même", il a cependant accepté le message du penseur : "Éduque-toi", et, qui plus est, il a compris que la possession de l'éducation lui imposait le devoir de transmettre sa connaissance aux autres. L'idée de la nécessité d'une éducation généralisée est le signe que l'espèce a reconnu que l'homme est le mental, et non la vie et le corps, et que sans développement mental, l'homme n'est pas vraiment un homme. La conception de l'éducation s'attache encore surtout à l'intelligence et aux capacités mentales, à la connaissance du monde et des choses, mais accessoirement aussi à la formation morale et, bien que très imparfaitement encore, au développement des facultés esthétiques. Un être pensant intelligent et moralisé, sachant maîtriser ses instincts et ses émotions par sa volonté et sa raison, au courant de tout ce qu'il doit savoir sur le monde et son passé, capable d'organiser intelligemment sa vie sociale et économique par cette connaissance et d'ordonner rationnellement ses habitudes corporelles et son être physique, telle est la conception qui gouverne maintenant l'humanité civilisée. Essentiellement, c'est un retour à l'ancien idéal hellénique, mais à une plus vaste échelle et en insistant davantage sur le rendement et l'utilité, et beaucoup moins sur la beauté et le raffinement. Toutefois, nous pouvons supposer que c'est là une simple phase passagère; les éléments perdus ne manqueront pas de retrouver leur importance sitôt que la période commerciale du progrès moderne aura été dépassée, et avec cette reprise, inévitable bien qu'elle ne soit pas encore en vue, nous posséderons tous les éléments propres au développement de l'homme en tant qu'être mental.

Sri Aurobindo, LE CYCLE HUMAIN, chp.VIII, Civilisation et Barbarie



(1) Dans la symbolique de l'âge védique, Manou désigne l'être mental ou le "Père des hommes", créateur de toute la vie mentale.
(Note de l'éditeur)
(2) L'Avatâr est l'incarnation du Divin sous une forme humaine. Sri Aurobindo souligne dans ses œuvres que le Divin se manifeste périodiquement parmi les hommes, apportant chaque fois un nouveau pouvoir de conscience sur la terre. En effet, selon Sri Aurobindo, le Divin s'exprime progressivement dans le monde, et le sens de la destinée humaine est une lente évolution spiri­tuelle depuis l'Inconscience apparente de la matière jusqu'à une humanité supramentale ou divine, prochain stade de l'évolution. A chaque étape décisive de l'évolution humaine, l'Avatâr vient ouvrir le chemin d'une nou­velle région de conscience. Sri Aurobindo range le Bouddha notamment, le Christ et Râmakrishna parmi les derniers grands Avatârs. (Note de l'éditeur)

(3) Sri Aurobindo a distingué divers niveaux dans le mental : les niveaux supérieurs ou supraconscients, qu'il appelle respectivement (dans l'ordre descendant), surmental, mental intuitif, mental illuminé, mental supérieur, puis le mental ordinaire ou mental pensant, puis le soubassement évolutif du mental : le mental vital, le mental physique et le mental cellulaire. Le mental physique est une sorte de première "mentalisation" de la Matière, c'est un mental mécanique, répétitif, microscopique, qui enregistre tout et répète obstinément ses minuscules expériences, ses craintes, ses peurs, ses "sagesses". C'est par lui que le Mental s'est tout d'abord fixé dans la Matière, mais ses aptitudes "fixatives" sont une entrave considérable au développement de la conscience quand elle tente de déborder le corps, et elles sont la cause, notamment, de bien des maladies récurrentes.(Note de l'éditeur)

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