Après tout, qu'est-ce que l'idée
d'État, cette idée d'une communauté organisée
à laquelle l'individu doit être immolé
? Théoriquement, c'est la subordination de l'individu au bien de tous; pratiquement, c'est sa
subordination à un égoïsme collectif
— politique, militaire et économique —qui cherche à satisfaire certaines
visées et ambitions collectives conçues et
imposées à la grande masse des individus par un nombre plus ou moins restreint
de personnes dirigeantes qui sont censées représenter la communauté d'une
manière quelconque. Peu importe que
ces personnes appartiennent à une classe
gouvernante ou que, comme dans les États modernes, elles émergent de la masse par la force de leur
caractère (mais bien plus par la force des circonstances), et cela ne
fait aucune différence essentielle, non plus, que leurs buts ou idéaux soient,
comme de nos jours, imposés plus par l'hypnotisme d'une persuasion verbale que par la force expresse. Dans tous
les cas, il n'est aucune garantie que
la classe dirigeante ou le corps dirigeant
représente la meilleure intelligence de la nation ni ses buts les plus
nobles ni ses instincts supérieurs.
Rien de tel n'existe chez le
politicien moderne, en aucune partie du monde; il ne représente pas l'âme d'un
peuple ni ses aspirations. Ce qu'il représente, d'habitude, c'est toute la petitesse
moyenne, l'égoïsme, l'égo-centrisme et la duplicité qui l'entourent
; cela, il le représente assez bien, et aussi beaucoup d'incompétence mentale
et de conventions morales, de timidité, de prétention. De grands problèmes se présentent souvent à sa décision, mais il ne les traite pas
avec grandeur; des paroles élevées et
de nobles idées sont sur ses lèvres, mais bien vite elles deviennent le boniment d'un parti. La maladie et le mensonge de la vie politique moderne sont
évidents dans tous les pays du monde; seul, le consentement hypnotisé de tous
(et même des classes intellectuelles) à cette grande imposture organisée, masque et prolonge la maladie.
C'est le genre de consentement que les
hommes accordent à tout ce qui est habituel
et constitue l'atmosphère présente de leur vie. Et pourtant, ce sont ces mentalités-là qui ont à
décider du bien de tous ; c'est à ces
mains-là que notre bien doit être confié ; c'est à ces agents, parés du
nom d'État, que, de plus en plus, l'individu
est mis en demeure d'abandonner le gouvernement de ses activités. En fait, ce n'est d'aucune façon le plus grand bien
de tous qui est ainsi assuré, mais beaucoup de mal et de confusion organisée, avec pourtant un peu de bien
qui s'achemine vers un progrès réel, car, toujours, la Nature va de
l'avant, malgré tous les faux pas, et
finalement elle atteint son but en dépit
de l'imparfaite mentalité de l'homme, plus souvent que grâce à elle.
Mais même si
l'instrument gouvernant était mieux constitué et d'un caractère mental et moral
plus élevé, même si l'on trouvait quelque moyen de faire ce que les civilisations anciennes avaient fait en imposant à
leurs classes dirigeantes des disciplines et
des idéaux supérieurs, l'État ne serait tout de même pas ce que l'idée d'État prétend être. Théoriquement, c'est
la sagesse et la force collectives de la communauté, mobilisées et organisées
pour le bien général. Pratiquement, ce qui conduit la machine et tire le char,
est seulement la fraction de l'intelligence
et du pouvoir de la communauté que le mécanisme particulier de l'organisation étatique veut bien laisser venir à la surface; mais cette fraction-là aussi
est happée et entravée par la machine,
autant qu'elle est entravée par la grande quantité de sottise et de
faiblesse égoïste qui vient à la surface
avec elle. Sans doute est-ce le mieux que l'on puisse faire en les circonstances, et la Nature, comme
toujours, l'utilise pour le mieux. Les choses seraient d'ailleurs bien
pires si certaines coudées franches n'étaient pas laissées à l'effort individuel qui, moins entravé, fait ce que l'État ne
peut faire, met en œuvre et utilise la sincérité, l'énergie et
l'idéalisme des individus les meilleurs pour
tenter ce que l'État n'a ni la sagesse ni
le courage de tenter, et accomplit ce que le conservatisme et
l'imbécillité de la collectivité laisse à l'abandon, ou même contrecarre et réprime activement. L'énergie de
l'individu est l'agent vraiment
effectif du progrès collectif. L'État, parfois, vient en aide à l'individu, et, si son aide ne s'accompagne pas d'un contrôle indu, il joue un rôle positivement
utile. Mais le plus souvent, il barre le chemin et freine le progrès, à moins qu'il ne fournisse la somme de friction et d'opposition
organisée dont nous avons toujours besoin pour que la nouvelle structure en voie de formation acquière une énergie
plus grande et une forme plus
complète. Or, nous tendons maintenant à un tel accroissement du pouvoir
organisé de l'État, à une activité étatique
tellement énorme, irrésistible et complexe, qu'elle éliminera complètement le libre effort individuel,
ou finira par le laisser atrophié et
découragé, réduit à l'impuissance. Le correctif nécessaire aux défauts, aux
limitations et à l'inefficacité de la machine d'État, aura disparu.
Sri Aurobindo , L'Idéal de l'unité humaine, Première partie
CHAPITRE IV
L'insuffisance de l'idée d'État
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