Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo La création d'une nation hétérogène

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

La création d'une nation hétérogène



Le problème de la fondation d'un empire fédéral ayant à combiner des éléments hétérogènes - a seule base qui puisse être ferme et sûre — la création d'une unité psychologique vraie —, se ramène à deux questions différentes, celle de la forme et celle de la réalité que la forme a pour but de servir. La première est d'une grande importance pratique, mais seule la seconde est vitale. La forme extérieure de l'unité peut rendre possible, favoriser et même aider activement la création de la réalité correspondante, mais elle ne peut jamais la remplacer. Or, comme nous l'avons vu, la vraie réalité dans l'ordre de la Nature, est la réalité psychologique, car le simple fait physique d'une union politique et administrative peut n'être qu'une création temporaire et artificielle destinée à s'effondrer irrémédiablement sitôt que son utilité immédiate est passée ou que les conditions qui ont favorisé sa persistance, sont radicalement ou même sérieusement modifiées. La première question à considérer est donc la nature de la réalité que l'on entend créer sous la forme d'un empire fédéral, et plus spécialement si cette réalité doit être un simple élargissement du type nation, qui est le plus grand agrégat humain que la Nature ait jusqu'à présent façonné avec succès, ou, au contraire, un nouveau type d'agrégat, qui surpassera et tendra à supplanter la nation comme celle-ci a remplacé la tribu, le clan, la cité ou les États régionaux.
 La première réaction naturelle du mental humain devant un tel problème, est de préférer l'idée qui flatte le plus ses notions familières et semble les perpétuer. Car, dans la masse, la mentalité humaine répugne à tout changement de conception radi­cal. Elle accepte très facilement le changement si sa réalité est voilée par la continuation de la vieille forme habituelle des choses, ou encore par quelque fiction rituelle, légale, intellectuelle ou sentimentale. C'est une fiction de ce genre que certains songent à créer pour jeter un pont entre l'idée de nation et l'idée d'empire comme unité politique. Ce qui unit le plus solidement les hommes, maintenant, c'est l'unité physique d'un pays commun qu'ils habitent et qu'ils défendent, c'est la vie économique commune issue de cette unité géographique et le sentiment de patrie qui grandit autour du fait physique et économique et qui crée une unité politique et administrative, ou en assure la permanence une fois qu'elle s'est créée. Élargis­sons donc, par quelque fiction, ce sentiment puissant, exigeons des constituants hétérogènes que chacun considère l'empire comme sa propre patrie, et non son pays natal, ou du moins, s'il s'accroche encore au vieux sentiment, qu'il apprenne à considérer d'abord et avant tout l'empire comme la grande patrie. Une variante de cette idée se retrouve dans la notion française de la mère-patrie française; toutes les autres possessions de l'empire (qui dans la phraséologie anglaise seraient qualifiées de dépendances en dépit de l'importante part de droits politiques qui leur est concédée) doivent être considérées comme des colonies de la mère-patrie, rassemblées par l'idée qu'elles sont la France d'Outremer, et éduquées à centrer leurs sentiments nationaux sur la grandeur, la gloire et l'amabilité de leur mère commune, la France. Cette notion est naturelle au tempérament celto-latin, quoique étrangère au teuton, et elle est soutenue par la relative modération du préjugé de race et de couleur, et par la remarquable puissance d'attraction et d'assimilation que la France possède en partage avec toutes les nations celtiques.
    Souvent miraculeux, le pouvoir de telles fictions ne doit pas être méconnu, fût-ce un instant. Ces fictions constituent la méthode la plus usuelle et la plus efficace de la Nature quand elle rencontre cette résistance obstinée à tout changement qu'elle a elle-même implantée en son animal intelligent : l'homme. Cependant, il existe des conditions sans lesquelles la fiction ne peut pas tenir longtemps ni complètement. Tout d'abord, elle doit se fonder sur une ressemblance superficielle plausible. Ensuite, elle doit engendrer une réalité assez forte pour prendre sa place, ou éventuellement la justifier. Enfin, cette réalité doit se réaliser progressivement sans rester trop longtemps à l'état de nébuleuse informe. Il fut un temps où la nécessité de ces conditions était moins pressante, où la masse des hommes était plus imaginative, moins sophistiquée, plus facilement satisfaite d'un sentiment ou d'une apparence, mais à mesure que l'espèce avance, elle devient mentalement plus éveillée, plus consciente, plus critique et plus prompte à saisir la dissonance entre les faits et les prétentions. En outre, le penseur a pris une place mondiale et ses paroles sont écoutées comme elles ne l'ont jamais été dans l'histoire connue de l'humanité ; or, le penseur tend de plus en plus à devenir un inquisiteur, un critique, un ennemi de la fiction [1].
    Cette fiction se fonde-t-elle donc sur quelque parallèle réalisable ? En d'autres termes, est-il vrai qu'une unité impériale véritable, si elle se réalise, sera simplement une unité nationale élargie ? Ou sinon, quelle réalité la fiction a-t-elle pour but de préparer ? On trouve dans l'histoire de nombreux exemples de nations composites, et, si nous admettons la validité du parallèle, c'est une nation composite de ce genre que l'empire fédéral a pour tâche de créer, mais à une plus grande échelle. Nous devons donc jeter un coup d'œil sur les exemples de nations composites les plus typiques qui aient réussi, afin de voir jusqu'où le parallèle s'applique et quelles sont les difficultés, s'il y en a, qui indiqueraient la nécessité d'une évolution nouvelle plutôt que d'une variation du vieux succès. Avoir une idée juste des difficultés, nous aidera à trouver comment elles peuvent être surmontées.
    La nation britannique, autrefois, et l'empire britannique à présent, nous donnent l'exemple le plus frappant d'une nation composite ou hétérogène qui s'est bâtie avec succès, puis d'un empire hétérogène en bonne voie de développement (avec quelques réserves pour le succès de ce dernier, car il est ouvert aux périls d'une masse de problèmes encore non résolus2). Ont composé la nation britannique : l'Angleterre anglo-normande de langue anglaise, le Pays de Galles cymrique parlant gallois, l'Écosse mi-saxonne et mi-gaélique parlant anglais et, très partiellement et imparfaitement, l'Irlande gaélique avec une colonie principalement anglo-écossaise qui la maintenait par force dans le corps uni sans jamais pouvoir imposer une union véritable. Jusqu'à une époque récente, l'Irlande était l'élément d'échec de cette formation, et c'est seulement maintenant, sous une forme et en des conditions différentes de celles des autres membres, qu'une certaine sorte d'unité, encore très précaire, est en train de s'établir, bien qu'elle commence à peine à être réelle et qu'elle se soit faite avec l'empire et non avec la nation britannique3. Quelles furent les circonstances qui ont déterminé ce succès général et cet échec partiel, et quelle lumière jettent-elles sur les possibilités du grand problème ?
En construisant ses agrégats humains, la Nature a généralement suivi la même loi que pour ses agrégats physiques. En premier lieu, elle fournit un corps naturel; ensuite, une vie et un intérêt vital communs pour les constituants du corps ; enfin, une mentalité consciente ou un sens de l'unité et un centre ou organe directeur par lequel le sens de l'ego commun pourra s'accomplir et agir. Dans les processus ordinaires de la Nature, il faut quelque élément — un lien de descendance commune ou une association passée — qui permette au semblable d'adhérer au semblable et de se distinguer du dissemblable, mais il faut aussi un habitat commun, un pays disposé de telle façon que tous ceux qui habitent à l'intérieur de ses frontières naturelles, se trouvent dans une sorte de nécessité géographique de s'unir. Dans les temps anciens, quand les communautés étaient moins solidement enracinées au sol, la première de ces conditions était la plus importante. Dans les communautés modernes déjà fixées, la seconde l'emporte. Mais l'unité de la race, pure ou mélangée (car il n'est pas nécessaire qu'elle ait une origine unique), demeure un facteur d'importance, et de fortes dissemblances ou différences peuvent aisément créer de sérieuses difficultés et empêcher la nécessité géographique de s'imposer avec quelque permanence. Pour qu'elle puisse S'imposer, il faut que la deuxième condition, de la Nature acquière une force considérable, c'est-à-dire la nécessité d'une unité économique ou habitude de subsister en commun, et la nécessité d'une unité politique ou habitude d'organisation vitale commune afin de pouvoir survivre, fonctionner et s'agrandir. Or, pour que cette deuxième condition puisse se réaliser avec toute sa force, il faut que rien ne vienne affaiblir ni détruire la création de la troisième condition et sa continuité. Rien ne doit être fait qui vienne accentuer la désunion des sentiments ou perpétuer la sensation de séparation du reste de l'organisme, sinon le centre ou l'organe directeur risquerait de ne plus être psychologiquement représentatif de l'ensemble, et donc de ne plus être le vrai centre de son sens de l'ego. Mais notons que le séparatisme n'est pas la même chose que le particularisme, qui, lui, peut fort bien coexister avec l'unité. Ce qui sépare, ce n'est pas le simple fait de la différence, c'est le sentiment de l'impossibilité d'une union vraie. 
La nécessité géographique de l'union était évidemment présente dans la formation de la nation britannique; la conquête du Pays de Galles et de l'Irlande et l'union avec l'Écosse furent des événements historiques qui exprimaient simplement l'application de cette nécessité; mais l'unité de race et les vieilles associations faisaient complètement défaut et elles ont dû être créées avec plus ou moins de difficulté. Elles le furent avec un certain succès au Pays de Galles et en Écosse, après un délai plus ou moins long, mais pas du tout en Irlande. La nécessité géographique n'est qu'une force relative; elle peut être annulée par un puissant sentiment de désunion si rien d'efficace n'est fait pour dissoudre l'impulsion désintégrante. Même quand l'union est politiquement réalisée, elle tend à être détruite s'il existe à l'intérieur de l'unité géographique, une barrière physique notamment, ou une ligne de division assez solide pour servir de base à un conflit d'intérêts économiques, comme il en est entre la Belgique et la Hollande, la Suède et la Norvège, l'Irlande et la Grande-Bretagne. Dans le cas de l'Irlande, non seulement les dirigeants britanniques n'ont rien fait pour jeter un pont sur cette ligne de division économique ou pour la faire disparaître et neutraliser dans la mentalité irlandaise le sentiment d'une existence séparée dans un pays physiquement séparé, mais par un faux calcul des causes et des effets, ils ont au contraire accentué l'une et l'autre de la manière la plus forte.
    Tout d'abord, la vie et la prospérité économiques de l'Irlande ont été délibérément écrasées dans l'intérêt du commerce et des affaires britanniques. Ceci fait, il ne servait plus à grand-chose d'opérer, par des moyens que l'on préfère ne pas approfondir, une "union" politique des deux îles sous l'égide d'un organisme législatif et exécutif commun, car ledit organisme n'était aucunement un centre d'unité psychologique. Du moment où les intérêts les plus vitaux étaient non seulement différents mais en conflit, cette "union" ne pouvait représenter qu'une prolongation du contrôle et des intérêts du "partenaire principal", et une prolongation de la sujétion et de la frustration des intérêts du corps étranger lié à l'organisme supérieur par des chaînes législatives mais non uni par une fusion réelle. La famine qui a dépeuplé l'Irlande tandis que l'Angleterre profitait et prospérait, est un terrible témoignage de la Nature sur le sinistre caractère de cette "union", qui n'était pas une unité mais une opposition aiguë des intérêts les plus essentiels. Les mouvements séparatistes irlandais en faveur du Home Rule, étaient l'expression naturelle et inévitable de sa volonté de survivre ; c'était simplement l'instinct de conservation qui pressentait et revendiquait le seul moyen évident de conservation.
    Dans la vie humaine, les intérêts économiques sont d'ordinaire ceux que l'on viole avec le moins d'impunité, car ils sont liés à la vie même, et leur violation persistante, si elle ne détruit pas l'organisme opprimé, provoque nécessairement les plus amères révoltes et finit par l'une de ces inexorables représailles de la Nature. Mais en voulant se débarrasser par la violence des éléments du particularisme irlandais, la politique britannique a commis une faute également radicale quant à la troisième des conditions naturelles. Comme l'Irlande, le Pays de Galles avait été l'objet d'une conquête, mais jamais un processus si complet d'assimilation rigoureuse ne lui avait été appliqué ; après le premier malaise qui suit toute violence, après un ou deux essais de résistance avortés, le Pays de Galles fut abandonné à la pression pacifique des conditions naturelles, et la conservation de sa race ou de son langage n'ont pas fait obstacle à l'union graduelle des races cymrique et saxonne au sein d'une commune nationalité britannique. De même en Écosse, à part le problème mineur des clans de Highlands, la même non-interférence a amené la fusion plus rapide encore des races écossaise et anglaise. Il existe maintenant dans l'île de Grande-Bretagne, une race britannique composite ayant un pays commun, liée ensemble par la communauté d'un sang mêlé, par une association passée qui s'est changée en unité, par la nécessité géographique, par des intérêts politiques et économiques communs, par l'accomplissement d'un ego commun. En Irlande, le procédé contraire et les efforts pour substituer un processus artificiel alors que le jeu des conditions naturelles aidées d'un peu de savoir-faire et de conciliation aurait suffi, puis l'application de méthodes vieillies à un ensemble de circonstances nouveau, ont eu un effet contraire. Quand l'erreur a été découverte, il fallait compter avec les effets du karma passé, et l'union a dû s'effectuer suivant les méthodes réclamées par les intérêts et les sentiments particularistes irlandais (d'abord, par l'offre du Home Rule, puis par la création de l'État Libre) et non par une union législative complète.
    Ces conséquences peuvent aller plus loin encore, et il peut finalement devenir nécessaire de remanier l'Empire britannique, et peut-être même toute la nation anglo-celtique suivant (le nouvelles lignes, avec un principe fédératif à la base. Car le Pays de Galles et l'Écosse n'ont pas fusionné avec l'Angleterre aussi complètement que la Bretagne, l'Alsace, le Pays basque et la Provence se sont fondus dans l'indivisible unité de la France. Bien qu'aucun intérêt économique, aucune nécessité physique pressante n'appelle l'application du principe fédératif au Pays de Galles et à l'Écosse, il y reste tout de même un sentiment particulariste mineur mais suffisant pour sentir la répercussion de la solution irlandaise et éveiller ces deux pays à la commodité et à l'avantage qu'ils trouveraient aussi à la reconnaissance de leur séparation provinciale. Or, ce particularisme ne peut manquer de recevoir une force et un encouragement nouveaux si le principe fédératif venait à s'introduire pratiquement dans la réorganisation de l'empire colonial (qui peut devenir inévitable un jour) jusqu'à présent gouverné par la Grande-Bretagne sur la base d'un Home Rule sans fédération4. Les circonstances particulières, à la fois nationales et coloniales, qui ont présidé à la formation et à l'expansion des races habitant les Îles britanniques sont telles, en fait, qu'il semblerait presque que cet empire ait été constamment destiné et préparé par la marche de la Nature à être le grand champ d'expérience pour la création d'un type nouveau dans l'histoire des agrégats humains : l'empire fédéral hétérogène.

[1]Ces conditions mêmes peuvent très bien disparaître bientôt, car la li­berté de pensée est partout menacée, et là où disparaît la liberté de pensée, le pouvoir du penseur disparaît. (Note de Sri Aurobindo)
[2] Il faut se souvenir que ceci fut écrit il y a quelques dizaines d'années et que les circonstances, et ]'Empire lui-même, ont totalement changé. Le pro­blème tel qu'il était alors, ne se pose plus. (Note de Sri Aurobindo)
[3] Ceci fut écrit quand le Home Rule semblait être une solution possible; l'échec est maintenant un fait établi et l'Irlande est devenue la République Indépendante d'Irlande. (Note de Sri Aurobindo)
[3] Le Home Rule est maintenant remplacé par le statut de Dominion, qui revient à une confédération de fait, bien que la forme n'y soit pas encore. (Note de Sri Aurobindo)


Sri Aurobindo, L’IDÉAL DE L’UNITÉ HUMAINE,
 Chp VII - La création d'une nation hétérogène

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