Un
moment le calme régna dans la pièce, comme si la Destinée essayait sa balance
En
équilibre sur les pensées de ses mortels. A la fin, avec un rire musical,
Mélodieux
comme les grelots qui tintent aux chevilles bondissant en cadence,
La
vierge Penthésilée répondit avec force aux dieux :
"J'avais
de longue date, dans mes lointains royaumes, entendu parler du renom d'Achille,
Encore
ignorante en un temps où je jouais à la balle et courais dans les danses
Au
lieu de penser toujours à la guerre ; mais déjà je rêvais du heurt avec le
héros.
Ainsi,
à l'intérieur des terres, un poète imaginant la rumeur de l'Océan
Brûle
de désir pour son soulèvement gigantesque, sa danse de faites montagneux,
Les
hochements de crinière jaune, la marche fauve,
Et
les voix léonines qui réclament la terre comme proie pour les eaux hurlantes.
C'est
ainsi qu'à ma venue, j'ai langui après le cri et l'agilité d'Achille.
Mais
il s'est caché dans ses vaisseaux, il a boudé comme un garçon en colère.
A
présent je me réjouis que son âme se lève assoiffée de combat,
Je
m'en réjouis, que, victorieuse, je doive vivre ou, défaite, cheminer à travers
les ombres
Une
fois ma javeline aura résonné contre le bouclier du Phthien Achille.
Je
ne désire pas la paix. Je me suis jointe à une nation hautaine et résolue;
Ils
prisent l'honneur et la renommée, non la vie octroyée par un ennemi.
Fils
de l'antique maison qu'Ilion regarde comme des Titans,
Chefs
que le monde admire, craignez-vous donc le heurt avec le Phthien ?
Les
dieux, dit-on, ont décidé votre perte. En êtes-vous moins grands ?
N'êtes-vous
pas des dieux pour révoquer leurs décrets ou les subir sans être ébranlés ?
Memnon
est mort et les Cariens vous abandonnent ? La Lycie traîne ?
J'ai
quitté les ruisseaux de mon cher Orient pour me joindre à vous, moi,
Penthésilée."
"Vierge d'Asie", répondit
Talthybios, "le malheur d'une nation
T'a
amenée à Troie, et ses haïsseurs olympiens ont protégé ta venue,
O
toi qui vainement nourris les cœurs des hommes d'une espérance que les dieux ont
rejetée.
Avec
La voix douce la Fatalité donne ses conseils en robe de femme."
Courroucée contre les paroles de l'Argien,
la vierge répondit avec dédain :
"N'as-tu
pas fait la commission qu'on t'a donnée, envoyé de l'Hellade ?
Je
ne pense pas que tu sois venu, choisi par Argos, pour être notre conseiller,
Ni
que, épris de Troie, tu aies pressé ton pas amoureux vers elle
Et
que ton cœur s'afflige de son naturel rebelle, Ce sont la haine et la rapine
qui t'envoient,
La
soif de l'or iliaque et la convoitise pour les femmes phrygiennes.
Voix
de l'agression achéenne ! C'est vrai, je suis un malheur; Cnossos peut en
témoigner,
Salamine
parler de mon arrivée fatale,
Et
Argos se rappeler en silence ses blessures." Mais l'Argien répondit à la
vierge
"Ecoute
donc, Penthésilée, les paroles de l'Hellène :
Vierge pour qui les plus vaillants sur
terre ne sont que blé sous ta faucille,
Lionne fière de ta réputation, toi qui
assièges les chemins du combat,
N'es-tu donc pas encore rassasiée ?
T'es-tu donc abreuvée de trop peu de massacre ?
La mort est montée sur ton char ; elle
a choisi ta main pour sa moisson.
Mais j'ai entendu parler de ton
orgueil dédaigneux, du peu de cas que tu fais des Argiens,
Et comment tu déplores ton destin qui,
toujours contraire à tes souhaits,
Cloître le Phthien et met aux prises
des femmelettes et Penthésilée.
'Pas plus la chasse au sanglier
d'Ithaque, que celle au chat sauvage qui a sa litière en Locride
Ou aux sauvages taureaux argiens qui
ont le pelage lisse, ne m'assouvit,' as-tu dit,
'Mon désir est de plonger ma javeline
dans le lion de l'Hellade.'
Aveugle et infatuée, n'es-tu pas belle
et éclatante comme l'éclair ?
Tes membres ne furent-ils pas créés
avec art en assemblant douceur et douceur ?
Ton rire n'est-il pas la flèche qui
surprend les cœurs imprudents ?
Le charme est le sceau des dieux sur
la femme. La quenouille et les galettes,
Le travail de la jarre au puits et le
silence de nos chambres les plus secrètes,
Voilà ce qui t'a été assigné : mais tu
en as fait mépris, ô Titane
Qui plus volontiers saisis le bouclier
et le javelot. Obéissant à ta nature turbulente,
Tu foules aux pieds des lois antiques
au nom du plaisir exigé par ton cœur.
Incline-toi plutôt devant les Dieux
anciens, bien assis et fermes.
Toi, tu ne passes que pour toi-même
sur cette terre, et pour les éons qu'auras-tu gagné,
A te confondre, dans leurs travaux,
aux hommes, et à priver l'époque de ta beauté ?
Femme, tu es belle, mais belle d'une
douceur amère et qui se contredit
Tant dans le cliquetis guerrier que
lorsque ta voix rivalise avec la clameur des assemblées.
Ce n'est pas à cette fin que ta
douceur et la joie de tes membres furent créées,
Le ciel n'accorda pas sa flûte sur ce
rythme dans ta gorge enchanteresse
Courtisent la populace arrogante de
leurs esclaves, et leur geste suppliant,
Ehonté et vénal, offense la tradition
majestueuse des âges :
Les princes plaident sur l'agora ;
éperonnés par la langue d'un couard,
Les héros marchent, sur l'ordre d'un
prêtre, à une guerre impie.
L'or est recherché par les Grands avec
l'esprit de marchandage du négociant.
L'Asie déchoit et les Dieux sont en
train d'abandonner l'Ida pour l'Hellade.
O vierge noble et exquise, pourquoi
faut-il que tu viennes périr ici,
Pour une cause qui n'est pas la
tienne, dans une querelle sans rapport avec ta beauté,
Quittant une terre ravissante et
lointaine pour être tuée au milieu d'étrangers ?
Jeune fille, retourne à tes rivières,
à tes montagnes où le raisin s'élève aux nues.
Ne te fie pas à un destin complaisant
; par-dessus tout, Penthésilée,
Romps avec l'excès : celui-là est le
plus sage dont la marche est mesurée.
Toutefois, si tu le veux, tu me
trouveras aujourd'hui dans le choc de la bataille ;
Là je te procurerai le renom que tu
désires ; captive en Hellade,
Toujours les hommes te montreront du
doigt, avec un sourire et en chuchotant :
'C'est elle la femme qui combattit les
Grecs et renversa leurs héros ;
C'est elle la meurtrière d'Ajax, c'est
elle l'esclave d'Achille.'
Alors,
avec son rire musical, l'intrépide Penthésilée :
"J'espère
bien qu'Achille, réduit en esclavage, goûtera à cette gloire-là
Ou
sera gisant sur les champs phrygiens, abattu par le javelot d'une femme."
Sur
quoi le Priamide à la tête de Troie dit, s'adressant au héraut achéen :
"Repose-toi dans les salles de tes
ennemis et réconforte ta fatigue et tes hivers.
Héraut,
demeure jusqu'à ce que le peuple ait entendu, et qu'il réponde à Achille.
Les
princes et les archontes d'Ilion sont différents des rois de l'Ouest,
Monarques
d'hommes qui conduisent leurs nations muettes au combat.
Dans
le palais de Priam, tout comme dans les salles des puissants,
Loin
que les consultations à voix basse prédominent, et que le petit nombre dispose
des multitudes,
C'est
en délibérant avec leur nation, en auscultant les cœurs du commun,
Que
les princes d'Ilion marchent à la guerre ou accordent la paix à leurs
adversaires.
L'éclair
part de ses rois et le tonnerre part en retour de son peuple
Réuni
en cette antique assemblée, là où Ilos planta ses colonnes
Et
où depuis ses siècles fameux, sous la direction de noms dont les âges se
souviennent,
Troie
proclame ses décrets aux nations obéissantes."
Ayant
dit, il appela les esclaves de sa maison et ils prirent soin de l'Argien.
Conduit
dans une chambre de repos au milieu de la paix lumineuse de la demeure,
Morne
il s'assit et endura la chère et le vin de ses ennemis,
Réprimandant
sa force d'âme qui, mortifiée par les pompes sans fin de Laomédon,
Murmurait
au-dedans de lui et regardait sans être charmée, car loin de ces magnificences
La
mémoire lui donnait des ailes pour retrouver une pelouse à demi oubliée,
Un
village niché dans le feuillage, et veillant sur lui, des collines couronnées par
le couchant.
Ainsi
Talthybios passa-t-il son heure dans le palais dont la beauté était sur terre la
plus altière,
Mais
dans ses cavernes son coeur était las et, affligé par les splendeurs,
Soupirait
après la Grèce et le toit noirci de fumée d'une chaumière à Argos,
Les
yeux d'une femme flétrie, et les enfants qui se pressaient autour de l'âtre.
Sans
joie il se leva et, tourné vers l'est, attendit le lever du soleil sur l'Ida.
Sri Aurobindo,
Ilion ou LA CHUTE DE TROIE, épopée,
Le Livre du héraut (Livre un- v.583. à v.694)
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